e-learning en question : 20 raisons de ne pas y aller

Il s’agit ici d’apporter quelques éléments critiques sur le e-learning, parfois relayés par certains acteurs pour justifier d’une non-utilisation, et d’aborder quelques garde-fous pour des usages ou des publics nécessitant des précautions particulières. À l’instar de Martin et Savary (1999), qui, à partir du slogan « la réponse est formation… mais quelle était la question ? », soulignaient l’impériosité du besoin d’analyse du problème (que parfois la formation peut aider à résoudre), rien ne serait plus aventureux que d’affirmer « la réponse est e-learning… mais quelle était le besoin ? ». La modalité doit en effet répondre à des besoins individuels (contraintes de l’apprenant) et collectifs (contraintes de l’entreprise, de la société) et les activités pédagogiques proposées réfléchies et en adéquation avec les objectifs fixés. Le e-learning ne s’impose pas parce qu’il est, il se justifie par les qualités de son développement.

En 2012, Denis Cristol[1] énumérait sur son blog « apprendre autrement[2] » les vingt raisons expliquant pourquoi, selon lui, le e-learning ne marche pas :

  1. Les password et login rebutent les utilisateurs
  2. Les ressources proposées sont de qualités inégales
  3. Les produits sur étagère n’apportent pas toujours de plus-value significative
  4. Les produits e-learning se périment vite
  5. Les réseaux et terminaux ne sont pas au niveau des solutions proposées
  6. Les ressources proposées sont fermées et peu accessibles
  7. Les dispositifs proposés sont trop complexes à maîtriser pour une variété d’acteurs
  8. Les apprenants ne persistent pas dans l’apprentissage, ils ne sont pas autonomes
  9. Les formateurs, ingénieurs ou conseillers formation ne proposent pas l’offre. Ils choisissent de promouvoir des solutions qu’ils maitrisent
  10. Les innovateurs isolés s’épuisent dans des environnements peu porteurs
  11. Le niveau de compétence pédagogique demandé aux organisateurs de formations est plus élevé que leurs compétences actuelles
  12. Les premiers à s’intéresser aux projets sont les informaticiens plus que les pédagogues, la pédagogie se trouve moins pris en compte
  13. Il existe des craintes tant du côté des apprenants que de celui des personnes mettant en œuvre la formation
  14. La communication sur les propositions pédagogiques est peu claire
  15. Il n’existe pas de gouvernance spécifique pour un déploiement
  16. Les formats pédagogiques proposés souffrent du « syndrome diligence » (C’est le cas du cours magistral que l’on se contente de filmer et de mettre en ligne sans adaptation)
  17. Les dirigeants s’embarrassent peu d’innovation, ils vont à l’essentiel et aux solutions qu’ils connaissent
  18. Le tutorat en ligne laisse l’apprenant isolé
  19. Les apprenants ont besoin d’une émotion absente en ligne
  20. Les produits e-learning sont longs et couteux à développer

Il ne s’agit pas ici de chercher une réponse à tous ces défauts (la liste est reproduite in extenso, même si certains items nous semblent être discutables), mais de cerner les conditions d’exercice propices aux critiques citées pour les corriger.


[1] Denis Cristol est coach spécialiste du management et des ressources humaines. Il est directeur de l’ingénierie et des dispositifs de formation du CNFPT. Il est docteur en sciences de l’éducation. Il mène actuellement des recherches avec le CREF de Paris Ouest Nanterre sur les apprentissages informels et la formation des managers et des leaders. Il est membre du comité scientifique de la revue SAVOIRS et a participé à la rédaction de plusieurs ouvrages sur le management, son enseignement et son apprentissage.

[2] http://4cristol.over-blog.com/article-pourquoi-le-e-learning-ne-marche-pas-110665191.html


le 17/11/17

L’objet technique et sa dimension instrumentale

L’apprentissage est marqué d’efforts et d’épreuves que l’apprenant doit surmonter. En introduisant l’interface et la technologie entre l’apprenant et la ressource pédagogique, une nouvelle épreuve risque d’apparaître : celle de s’affranchir des problèmes d’interface, de manipulation voire de compréhension de l’artefact. L’e-learning (le numérique en général) introduit un élément nouveau dans le processus d’apprentissage : le recours à un objet technologique. Cette perspective a été étudiée en ergonomie du travail, puis en sciences de l’éducation. Selon Rabardel (1995), l’utilisation d’un objet technique dans une situation de travail entraine un mécanisme psychologique d’appropriation de cet outil par l’utilisateur : peu à peu, l’outil devient un instrument au service de son utilisateur. L’instrument est un construit qui émerge de la relation entre la personne et l’objet. Il est formé d’un artefact produit par le sujet et des schèmes d’utilisation associés. Ces schèmes vont évoluer durant tout le déroulement de l’action. L’instrument, au contraire de l’objet, évolue au fil des usages. À la suite des travaux de Rabardel, Marquet[1] (2005) montre comment, pour l’apprentissage, l’objet technique peut aussi être appréhendé dans une dimension instrumentale, pour devenir alors un instrument constitutif du processus de formation. Toute situation fait intervenir deux objets (matériels ou symboliques) : les artefacts didactiques et pédagogiques. L’utilisation du numérique ajoute un artefact technique. Par une relation dialectique, l’apprenant va attribuer des fonctionnalités, instrumentaliser ces artefacts, qui vont à leur tour au fil des apprentissages, avoir un impact, « instrumenter » la construction des habiletés, des connaissances de l’apprenant.


[1] Marquet, P. (2005). Lorsque le développement des TIC et l’évolution des théories de l’apprentissage s’entrecroisent. Savoirs, n°9.


le 17/11/17

e-learning : présence ou distance ?

En France, il est d’usage d’opposer présence et distance, lorsque l’on qualifie tel dispositif pédagogique. Adrien Ferro [1] (2012), remarque que l’antonyme de distance n’est pas présence mais proximité, et que celui de présence est absence. Il ravive de la sorte le propos de Geneviève Jacquinot [2] (1993) qui précise qu’absence et distance doivent être considérées distinctement dans le cadre d’un apprentissage. En différenciant la notion de présence et de proximité, il rappelle que « ce n’est pas parce que nous sommes à proximité que nous sommes forcément en présence de l’autre. On peut être à proximité et ne pas accepter l’altérité et on peut être à l’inverse à distance et se mettre en relation avec l’altérité de l’autre ». Donc, la présence à distance peut trouver toute sa place.

Si l’on retient les quatre mots (distance, présence, proximité, absence) et que l’on les associe deux à deux tour à tour, on obtient quatre couples qualifiant alors des dispositifs, et résumant les différentes médiations possibles dans le cadre d’activités pédagogiques (entre pairs ou entre formateur et apprenant). Nous noterons que les notions d’interaction et d’interactivité sont ici représentées par la présence ou l’absence :

figure 1 : Des couples de mots nouveaux, pour définir les situations d’apprentissage

 

Présence de proximité :

Nous sommes ici dans la description d’une réunion physique (unité de temps, de lieu, et d’action), mettant en relation un apprenant et des pairs, un ou des formateurs, une communion d’objectifs. Les échanges sont synchrones et les communications verbales et para verbales. Il s’agit d’interaction ; la communication est spontanée, et réagit instantanément aux conditions d’exercice (conflit, marque de découragement, enthousiasme…).

Présence à distance :

Ce duo qualifie la relation (médiation) entre un apprenant et d’autres acteurs (coach, formateur, enseignant, pair, tuteur…) réelle et tracée, sans que ces personnes ne soient physiquement présentes au même endroit. Les échanges sont synchrones ou asynchrones mais technologisés (moyens de communication : chat, téléphone, forum, visio et audioconférence, webinaire, c-MOOC…).  Les communications sont verbales (éventuellement en visioconférence, possible interprétation du para-verbal). Là encore, il s’agit d’interaction, et le mode de communication peut être spontané. On notera ici une unité de temps et d’action.

Absence à proximité :

Dans ce cas des acteurs sont réunis (des pairs) mais chacun peut poursuivre un objectif distinct. La médiation n’est ici pas incarnée (interactivité), et le duo exprime d’avantage une formation ouverte (grâce aux ressources, aux outils, aux dispositifs… mis en place pour parvenir aux objectifs visés). On notera ici une unité de temps et de lieu, pour les apprenants.

Absence à distance :

Proche du modèle précédent, la communication (la médiation, voire la remédiation) est dévolue cette fois à la technologie : interactivité. Seule subsiste l’unité d’action. La consultation autonome de ressources distantes (expression minimaliste et réductrice du e-learning) s’inscrit dans cette description.

Cette lecture ou interprétation est originale. Elle s’organise autour des notions de regroupement ou d’isolement, et d’interaction ou d’interactivité. D’autres lectures sont possibles : Jacques Rodet [3] (2011) interroge quant à lui la notion de proximité à partir de la posture de l’apprenant :

  • Est-il proche de lui-même? Se connaît-il, accepte-t-il son statut d’apprenant ? A-t-il la distanciation nécessaire sur ses manières d’apprendre, ses préférences cognitives ? Ce questionnement interroge sa motivation, sa capacité d’autonomie, la métacognition.
  • Est-il proche de ses pairs? Dans la perspective d’un acte social, construit-il son apprentissage dans l’altérité, le débat, la co-construction ? cette fois, c’est le concept du conflit sociocognitif qui est interrogé (échange synchrone et de proximité, technologisé…). Le e-learning, à ses débuts, intégrait peu d’occasions d’échange. Les outils « 2.0[4] » participent depuis à favoriser ces conditions.
  • Est-il proche de son formateur (tuteur, coach, enseignant…) ? Sa sollicitation ne pose pas question, la relation est confiante ? les questions de l’identification des besoins de formation, du périmètre de l’aide souhaitée et possible sont posées.
  • Est-il proche du concepteur de la formation? Celui (ou l’équipe) qui œuvre à l’élaboration des contenus ne participe généralement pas à l’accompagnement des apprenants. C’est l’expression de la distinction entre les tâches liées à l’investissement et celles liées au fonctionnement (voir description ci-après). Être proche du concepteur de la formation, c’est donc comprendre ses intentions, adhérer à l’histoire (le storytelling) ou au scénario (la stratégie pédagogique) proposé – mais aussi aux modalités proposées, les préférences cognitives. Cette proximité est encouragée par l’expression d’objectifs pédagogiques clairs, d’une structure du cours limpide, d’attendus précis.
  • Est-il proche de l’institution? Qu’elle soit d’ordre administratif, organisationnel, commercial ou d’appartenance, le rapport avec l’institution définit une autre proximité (valeurs).
  • Est-il proche du savoir? Accepter de ne pas (tout) savoir, renoncer au sentiment d’omnipotence, accepter le bouleversement, identifier les acquis et les lacunes, prendre conscience que l’on ne sait pas, puis prendre conscience que l’on sait concourt à un rapport de proximité avec le savoir.

Ces différents points de vue démontrent que les intentions (pour les concepteurs) ou les sentiments (pour les apprenants) sont pluriels et que la notion de proximité ne désigne pas systématiquement la présence physique. Geneviève Jacquinot-Delaunay introduit, en 2006, le sentiment et le coefficient de présence, en avançant notamment que la présence physique n’est qu’« une » des dimensions de la présence. Elle note que souvent, lorsque l’on parle des dispositifs technologiques et de la « distance » qu’ils introduisent et qui inquiète, on compare souvent, implicitement, une situation idéale d’un face à face mettant en jeu une forte médiation (une intercommunication dont on sait qu’elle n’est pas automatique – un enseignant peut être en face à face et complètement « absent ») et, de l’autre côté, une situation s’appuyant sur une technologie, à l’interaction nulle ou dégradée. Jacquinot propose de cesser de penser à la dichotomie « présence/absence » et encourage à penser, à travailler les modifications que peuvent entraîner, dans nos phénomènes perceptifs, l’intrusion de ces technologies qui nous obligent ou qui nous permettent d’imaginer une présence, et son bénéfice[5].

Si les communautés d’apprentissage en ligne sont apparues aux États-Unis et au Canada à la fin des années 90, c’est en 2000 que sont modélisées progressivement les communautés d’apprentissage (Community of Inquiry) s’appuyant sur trois dimensions de la présence[6] : sociale, cognitive et éducative :

  • La présence sociale: elle se manifeste par les interactions entre formateur et apprenants et entre pairs, au travers d’expression de réactions affectives, d’ouverture à la communication et de réactions de cohésion : l’expression des émotions, le récit d’anecdotes personnelles, le sens de l’humour, le respect de l’autre, la référence explicite aux messages des autres, l’expression de son accord avec les autres ou le contenu de leurs messages, l’utilisation du prénom ou du tutoiement pour s’adresser à quelqu’un… Elle est définie comme la capacité des participants à se projeter eux-mêmes socialement et émotionnellement, dans toutes les dimensions de leur personnalité, au travers du média de communication qu’ils utilisent (Garrison, Anderson, Archer[7], 2000). La fonction de cette dimension de la présence sociale est de permettre et encourager la présence cognitive par la création d’un climat et d’un espace social favorable à la constitution d’une communauté d’apprentissage (conditions du « pas de côté » – voir page 174 ; strates de la pyramide de Maslow –  voir page 175).
  • La présence cognitive : elle renvoie aux capacités des apprenants à construire et à confirmer du sens, grâce à la réflexion et au dialogue dans une communauté d’apprentissage. Le processus d’apprentissage est basé sur le développement de la pensée critique. Selon Garrison, Anderson, Archer, si le type de débat privilégié est contradictoire, alors la forme d’apprentissage s’appuie sur le conflit sociocognitif, et si la collaboration est dite constructive, où la notion de conflit n’apparait pas nécessairement, alors elle s’appuie sur une perspective socioconstructiviste. La présence cognitive vise à proposer un environnement favorable à la médiation, contrôlée et organisée afin que les apprenants construisent leurs connaissances.
  • La présence éducative: elle garantit le bon déroulement des processus d’apprentissage (la stratégie pédagogique proposée). Le rôle du formateur consiste à organiser le dispositif et la distribution des activités, à encourager et provoquer les retours, à remédier aux constats d’échec ou d’erreur, à éveiller l’attention et l’intérêt de l’apprenant, à soutenir son engagement et son assiduité, à découper le cas échéant les tâches en sous-tâches plus faciles à appréhender, à aider à conceptualiser et à transférer les apprentissages. C’est la présence éducative qui constitue la clé de voute : elle condamne, par son absence, les pratiques de e-learning construites sans le recours possible à la médiation (autoformation médiatisée).

[1] Journées du learning-center – INSET de Dunkerque – août 2012.

[2] Apprivoiser la distance et supprimer l’absence ? Ou les défis de la formation à distance (Revue Française de Pédagogie, 102, 55-68) – 1993.

[3] De la proximité en formation à distance – 1 mars 2011. https://sites.google.com/site/jacquesrodet/Home/essai/delaproximiteenformationadistance.

[4] Le web 2.0 désigne généralement le « web nouvelle génération » c’est à dire l’ensemble des fonctionnalités communautaires et collaboratives (blogs, avis consommateurs, flux RSS, plateformes d’échanges vidéo, etc.) qui se sont fortement développées sur Internet à partir de l’année 2005. Source : http://www.definitions-marketing.com/Definition-Web-2.

[5] Journées du e-learning, Université de Poitiers, 29/08/2006

[6] « Le présentiel est un terme utilisé pour désigner le moment où les personnes qui suivent une formation sont réunies dans un même lieu avec un formateur ; La formation en présentiel correspond au mode de formation traditionnel, selon un mode magistral (information souvent descendante) et pour une durée prédéterminée » – Source : Eduscol (ministère de l’Éducation nationale) –  http://eduscol.education.fr/superieur/glossaire

[7] E-learning in the 21st century. Routledge.

 


le 17/11/17

Motivation : une histoire d’âge ?

Plutôt que l’âge, l’expérience ou l’ancienneté professionnelle peut influencer le type de motivation. En effet, La perspective de la retraite, la diminution des chances de promotion et d’évolution professionnelle, peut venir diminuer le « retour sur investissement » attendu par l’individu de son engagement en formation (opératoire professionnel). Il semble plus facile, également, d’accepter une transformation de l’identité professionnelle en fin d’aventure professionnelle (motifs d’ordre vocationnel et identitaire). À l’inverse, une motivation sur un opératoire personnel peut continuer à inciter à un engagement en formation. « Histoire de vie et histoire d’apprenant sont intimement liées », d’après Philippe Carré (2009). Les séniors ne sont pas moins motivés que d’autres, leurs motifs se forgent simplement différemment.

Les grandes étapes de la vie au travail (Riverin-Simard, 1984) [1]

La question ne traite pas des raisons de l’adhésion à la formation, des motifs d’engagement en formation, et des « recettes » pour la susciter. Ces raisons sont de plus rarement univoques. Mais on ne peut ignorer les conséquences liées à l’absence de motivation pour le déroulement de la formation elle-même, et des moyens à déployer pour assurer une complétude maximale, notamment en formation non présentielle. Les efforts à consentir traduisent les différences essentielles de stratégies pédagogiques, pour chaque modalité. Ils légitiment la réflexion et le développement de ressources, spécifiques au médium, aux publics, aux objectifs visés.


[1] Riverin-Simard, D. (1984) Étapes de la vie au travail. Montréal : Éditions St- Martin – Linquier, N. (2004) Efficace à tout âge – Les différentes étapes de la vie au travail, Compte-rendu du colloque organisé le 18 novembre 2003 par l’ARACT, le CREDES et le GIP Qualité de la formation sur les différentes étapes de la vie au travail. – Repères n° 51, Edition du CARIF.

 


le 17/11/17

Engagement des apprenants en formation : une histoire de motivation

Philippe Carré [1] (2009) matérialise le malentendu en distinguant les caractères intrinsèques et extrinsèques [2] de la motivation des apprenants, et selon le but recherché (acquisition d’un savoir, d’un contenu ou autre). L’axe vertical des illustrations ci-après répartit les motifs d’engagement en formation suivant qu’ils sont liés aux apprentissages visés ou au fait de participer à la formation en soi.

L’axe horizontal répartit les motifs suivant qu’ils sont liés à des motifs externes à la formation (la formation est vue comme un moyen d’atteindre des objectifs qui lui sont extérieurs) ou intrinsèques à la formation (le résultat attendu est confondu avec l’activité de formation).

Figure 1 – les motivations de l’engagement en formation, d’après Philippe Carré [1],

À partir de ces quatre orientations motivationnelles [2], Philippe Carré (1998) relève dix motifs [3] d’engagement en formation :

  • Trois motifs intrinsèques
    • Motif épistémique : apprendre pour le plaisir d’apprendre, la formation est une source de plaisir en soi.
    • Motif socio-affectif : la formation pour bénéficier de contacts sociaux, d’échanges, et dans le but de communiquer avec autrui.
    • Motif hédonique : motif lié aux conditions pratiques du déroulement de la formation, à l’ambiance de la formation.
  • Sept motifs extrinsèques
    • Motif économique : la formation permettra à l’individu d’obtenir des avantages économiques.
    • Motif prescrit : l’individu entre en formation sur pression ou conseil de la hiérarchie ou d’autrui.
    • Motif dérivatif : la formation pour éviter des situations ou des activités désagréables (mauvaise ambiance, manque d’intérêt au travail, problèmes familiaux…).
    • Motif opératoire professionnel : se former pour acquérir des compétences nécessaires pour le travail.
    • Motif opératoire personnel : se former dans le but d’acquérir des compétences en dehors du travail (loisirs, vie familiale, etc.).
    • Motif identitaire : la formation comme reconnaissance de l’environnement et de l’image de soi.
    • Motif vocationnel : la formation permet d’acquérir des compétences dans une vision d’orientation professionnelle, de gestion de carrière, par exemple.

Le schéma de P. Carré se présente en quatre quadrants. Dans le premier, les motivations visent l’acquisition de contenus et de compétences, soit pour l’activité professionnelle existante ou visée, soit pour une activité extraprofessionnelle. Les efforts en formation se justifient donc par ce besoin ressenti pour exercer des compétences utiles dans un environnement visé. La perspective de la retraite, la diminution des chances de promotion et d’évolution professionnelle, viennent diminuer le « retour sur investissement » (ROI) attendu par l’individu de son engagement en formation :

Figure 2 – l’engagement guidé par une motivation extrinsèque, pour se former

Les efforts à produire, pour ces situations, sont relatifs : l’apprenant développe suffisamment de motivation, donne du sens à ses efforts (intérêt personnel et/ou professionnel, extraprofessionnel). La finalité, c’est le diplôme, l’accroissement ou le développement de compétences pour occuper un poste ou une fonction recherché.

Autre cadran, les raisons de l’engagement, lorsque l’apprentissage vise essentiellement l’acquisition de contenus (savoirs, savoir-faire, savoir-être), et que la motivation dépasse le seul cadre de la participation à la formation peuvent être liés au seul plaisir d’apprendre :

Figure 3 – l’engagement guidé par une motivation intrinsèque, pour se former

Dans ce cas, la motivation intrinsèque est tellement forte qu’elle suffit à l’engagement, voire même dépasser les éventuelles difficultés rencontrées (accès à la formation, interface, modalité d’accompagnement pauvre…). En dehors de la publicité de la formation, les efforts pour convaincre et fidéliser restent symboliques. Bon nombre de candidats spontanés aux MOOC (par exemple par le biais de FUN), répondent à ce profil, ou des bénéficiaires des formations du type « université pour tous ».

Mais les individus ne s’inscrivent pas nécessairement en formation pour apprendre : les raisons peuvent venir de l’externe (la hiérarchie l’impose, c’est la politique de l’entreprise, c’est obligatoire pour poursuivre l’activité, c’est le passage obligé pour gagner plus…) ou interne (s’aérer, faire une pause, changer d’air…) :

Figure 4 – l’engagement guidé par une motivation extrinsèque, pour la satisfaction procurée

Pour les Ressources Humaines, l’aspect économique est souvent premier. Ils imaginent donc que la motivation à se former est extérieure à la formation elle-même, que le bénéfice est davantage espéré sur les résultats de production qu’à l’acquisition de savoirs (les raisons de la participation sont ici d’ordre explicitement matériel : le fait de participer à la formation apportera des avantages de type économique).

Figure 5 – l’engagement guidé par une motivation intrinsèque, pour la satisfaction procurée

Les salariés ayant bénéficié d’une formation dans les 3 dernières années (cercle vert), revendiquent quant à eux une meilleure maîtrise professionnelle : « il s’agit ici d’acquérir les compétences nécessaires à la réalisation d’activités spécifiques ». Le contenu de la formation a donc toute son importance. Et la réponse « épanouissement professionnel et personnel » peut recouvrir à la fois des motivations pour des objectifs extérieurs à la formation elle-même (opératoire personnel, vocationnel, identitaire [5]) ou pour le fait même d’être en formation : le plaisir d’apprendre (motif épistémique), d’échanger et de partager (socio affectif), d’être « dans une bonne ambiance » (hédonique). C’est la priorité des salariés n’ayant pas bénéficié, depuis fort longtemps, de formation.

On le voit, pour certains, la formation est un moyen de résoudre un dysfonctionnement personnellement préjudiciable – elle est donc utilitaire, ou de construire un nouveau projet : promesse d’un devenir recherché : conforter une expertise, progresser dans la hiérarchie, assurer une employabilité interne ou externe, s’assurer d’une reconnaissance sociale ou familiale, etc.

Pour les premiers, une formation qualifiante [6] sera sans doute privilégiée, alors que les seconds rechercheront une formation certifiante [7], voire diplômante [8].

Pour tous – mais sans doute bien plus pour les premiers – il convient donc de légitimer l’effort et l’investissement qu’impose l’entrée en formation (l’adhésion). En expliquant le(s) but(s) recherché(s), les bénéfices visés, et en réunissant les conditions nécessaires (temps alloués, matériel, détachement de contraintes…), il est sans doute possible de mobiliser l’apprenant, de l’inciter à démarrer la formation. Si la motivation ne se décrète pas, les encouragements et la démonstration d’intérêts peuvent concourir à un engagement.

Plus tard, il s’agit de veiller à lui apporter les réponses et les engagements promis dans le « contrat [9] ». Car après la phase de séduction, il convient de fidéliser l’apprenant, l’inciter à aller jusqu’au terme de sa formation. Or, chaque incident (technique par exemple), chaque déception, chaque promesse non tenue peut être le prétexte pour que des apprenants non convaincus abandonnent, « pour de bonnes raisons » ! À l’image de l’adolescent que l’on contraint à faire la vaisselle, s’il ne trouve pas le produit ou s’il manque un torchon, l’excuse est toute trouvée pour abandonner la mission… en e-learning, l’échec d’identification à cause d’une majuscule oubliée, le dysfonctionnement même mineur, le lien hypertexte mort… sont autant de prétextes pour que l’apprenant peu motivé justifie son abandon, l’arrêt prématuré de la formation. L’excuse est facile, et imparable !

 

[1] Philippe Carré – L’Apprenance, Dunod et Traité de psychologie de la motivation, Philippe Carré et Fabien Fenouillet, Dunod et Motifs et dynamiques d’engagement en formation : synthèse d’une étude qualitative de validation auprès de 61 adultes en formation professionnelle continue. Éducation permanente, 136.

[2] La motivation à se former correspond aux forces internes et/ou externes qui incitent l’apprenant à agir, à faire des choix, à se concentrer et à réaliser une tâche particulière. Si ces forces sont internes (c’est-à-dire si l’apprenant trouve en lui et lui-même sa motivation, on parle de motivation intrinsèque. À l’inverse, si ces forces sont externes (des pressions, des récompenses, des promesses…) la motivation est alors qualifiée d’extrinsèque.

[3] Sur les travaux de Houle, Deci et Ryan (2002).

[4] Ces motifs sont également évolutifs, puisqu’ils ne sont jamais fixes, mais changent selon la personne et son vécu (Carré, 1998).

[5] Plus précisément, Carré dénombre trois caractéristiques des motifs d’engagement en formation : ils sont pluriels, contingents, évolutifs. Pluriels renvoie à une combinaison de motifs (2 à 3 en moyenne) pour expliquer l’engagement en formation. Contingents, parce que les motifs dépendent du contenu des formations. Et évolutifs dans le sens où une personne présentera des tableaux motivationnels différents à deux époques de sa vie. Les descriptions de cette thèse s’attachent à l’observation isolée de chacun des dix motifs d’engagement ; en pratique les trois caractéristiques rendent indispensable un traitement plus subtil, tenant compte de leur mixité.

[6] Acquérir des compétences et/ou la reconnaissance symbolique nécessaire à une transformation –ou une préservation- de ses caractéristiques identitaires –professionnelles, sociales (…- à travers le maintien ou la transformation du statut social (…), de la fonction, du niveau de qualification

[7] Les formations qualifiantes ont une visée professionnelle plus immédiate. Elles attestent en effet d’une qualification professionnelle acquise, bien qu’elles ne débouchent pas sur un titre.

[3] Les formations certifiantes débouchent sur un certificat de qualification figurant sur des listes établies par les commissions paritaires nationales de l’emploi des branches professionnelles. Elles sont reconnues par les branches professionnelles.

[8] Les formations diplômantes sont sanctionnées par un diplôme d’Etat. Les diplômes sont classés par niveau 1, 2, 3, 4, 5 et 5 bis selon le nombre d’années d’études suivi.

[9] Le contrat pédagogique :

  • Ce que vous allez apprendre…
  • Ce que vous devez déjà savoir…
  • Ce que vous aurez à faire…
  • Les conditions dans lesquelles vous allez réaliser les activités…
  • Le temps estimé pour réaliser les activités

 


le 17/11/17

Engagement des apprenants en formation

L’engagement des apprenants en formation : volontaires ou contraints ?

Avant de s’attacher à nos publics cibles (les adultes), rappelons quelques postulats sociocognitifs[1] quant aux aptitudes des apprenants (ou futurs apprenants) :

  • La capacité de se représenter et d’interpréter leur environnement grâce à des systèmes symboliques comme les langages parlé et écrit.
    • Dans le cas de l’e-learning, le langage informatique (ou tout au moins la maîtrise de l’interface, de ses symboles…) vient s’ajouter au concept de base.
  • La capacité de se référer au passé et à anticiper le futur joue sur la dynamique motivationnelle. Pour les plus jeunes, cela peut passer par la définition du projet professionnel, pour les acteurs déjà en situation active, par un projet de reconversion.
    • Il est important que les expériences d’e-learning vécues par chacun soient positives
  • La capacité d’observer les autres et d’en tirer des conclusions pour soi-même. Il est possible d’apprendre en regardant les autres effectuer une tâche sans avoir à l’accomplir soi-même. L’observation est donc un acte actif et peut motiver l’apprenant à s’engager dans des activités qu’il appréhende. C’est un élément important dans l’apprentissage par les pairs.
    • En e-learning, les situations de strict isolement empêchent sans doute cette capacité (à moins d’accéder à une vidéothèque ?).
  • La capacité de s’autoréguler, c’est-à-dire de contrôler et de modifier éventuellement ses comportements selon l’évaluation que l’on fait de la situation dans laquelle on se trouve. Cette notion est définie comme la possibilité de mobiliser la motivation, les ressources cognitives et les actions nécessaires afin de contrôler les événements qui apparaissent dans leurs vies

En formation professionnelle continue, l’apprenant est (parfois) contraint de suivre une formation. Imposée par un employeur (« tu dois te mettre à l’anglais, parce que nous nous ouvrons à l’export… »), une réglementation (« tu dois obtenir ton CACES® pour pouvoir conduire le chariot élévateur… ») ou une injonction sociale (« tu dois te reclasser, changer de fonction, de métier… »), il doit subir la formation, et en tirer profit. Dans certains cas, une formation est obligatoire [2] quand elle est contrainte par un texte qui impose sa réalisation à l’employeur (formations hygiène et sécurité, par exemple). L’enquête CEGOS sur la formation professionnelle [3] pointe en ce sens le malentendu sur les motifs d’engagement en formation, entre les entreprises et leurs salariés. À la question « quelles sont vos principales motivations [4] pour suivre une formation », les réponses des salariés et des responsables des ressources humaines diffèrent sensiblement :

Figure 84 – Les résultats à la question « vos principales motivations pour suivre une formation »

 

Pour les salariés, les trois premières motivations à se former sont donc [5] :

  1. La possibilité d’obtenir une promotion
  2. L’augmentation des revenus
  3. L’épanouissement personnel et professionnel

Alors, que, vus par les DRH, les premières motivations se classent comme suit :

  1. L’épanouissement personnel et professionnel
  2. Ex aequo Mieux accomplir le travail
  3. (Loin derrière) Améliorer l’employabilité pour mobilité interne
  4. L’augmentation des revenus

Ces résultats sont tempérés par l’enquête, au regard de l’appartenance à une catégorie socio-professionnelle (employés et ouvriers manifestent le niveau de motivation le plus élevé pour « m’épanouir sur le plan personnel et professionnel », « mieux accomplir mon travail », « augmenter mes revenus » et « obtenir un diplôme »). Enfin, les résultats diffèrent également si les interviewés ont suivi ou non une formation au cours des trois dernières années.

L’engagement en formation est « à la fois l’acte d’entrée et l’implication du sujet dans le processus d’apprentissage » (Bourgeois [6], 2009). Lorsque l’individu s’engage en formation, il prend (parfois) la décision, seul, de s’engager, il fait des choix, et parfois renonce à d’autres projets. En effet, comme l’écrit Bourgeois (1998 [7]) : « l’engagement ou l’entrée en formation est le processus qui conduit l’adulte, à un moment donné de sa vie, à prendre la décision d’entamer telle ou telle formation, c’est-à-dire, le plus souvent, à renoncer à d’autres options qui s’offrent à lui ».


[1] Bandura, cité par Rolland Viau (2005) – La motivation en milieu scolaire. Bruxelles : De Boeck Université

[2] Si les formations obligatoires ne semblent pas relever directement du caractère pérenne de la formation continue, certaines d’entre elles participent à la qualification du travailleur, indépendamment de son lieu de travail, l’inscrivant ainsi dans une dynamique de construction identitaire professionnelle (source : CEREQ – Bulletin de Recherches Formation/Emploi – n°356 – 2016)

[3] Enquête CEGOS® 2012 sur la formation professionnelle révèle un certains malentendus entre les DRH/ RF (600 personnes interrogés sur 6 pays d’Europe) et les salariés (2800 personnes interrogées sur ces mêmes pays). La dernière enquête (2017) est consultable sur https://www.cegos.fr/Documents/cegos-chiffres-cles-enquete-formation-2017.pdf

[4] Ensemble des facteurs dynamiques qui orientent l’action d’un individu vers un but donné, qui déterminent sa conduite et provoquent chez lui un comportement donné ou modifient le schéma de son comportement présent ». Source: centre national des ressources textuelles et lexicales – http://www.cnrtl.fr/definition/Motivation

[5] Source : http://www.formation-professionnelle.fr/2012/05/14/salaries-quelles-motivations-pour-la-formation/miroir-france/.

[6] Motivation et formation des adultes. In Ph. Carré & F. Fenouillet (Ed.), Traité de psychologie de la motivation. Paris : Dunod.

[7] Apprentissage, motivation et engagement en formation. Éducation permanente, 136.

 


le 17/11/17

Apprentissage situé

Définition

L’approche théorique de l’apprentissage situé (ou contextualisé) est relativement récente par rapport aux précédentes. Elle n’a donc pas fait l’objet d’autant de recherches systématiques et les concepts sur lesquels elle repose ne sont pas encore vraiment opérationnalisés. Néanmoins, ces concepts sont abondamment utilisés dans la littérature à propos des communautés de pratique et d’apprentissage et ils permettent de dégager de nombreuses hypothèses intéressantes.

D’après Tardif (1998), les « apprentissages situés » ou «  Situated learning » s’inscrivent dans des environnements pédagogiques qui tiennent compte des préoccupations des élèves, de la logique de leurs questionnements. Les connaissances construites et les compétences développées dans un tel contexte sont très signifiantes et il ne s’agit pas d’apprentissages abstraits, mais d’apprentissages-en action et d’apprentissages-à-partir-de-l’action.

D’après Dillenbourg, P., & Poirier, Ch., & Carles, L., (2003) : l’apprentissage communautaire diffère de l’apprentissage scolaire, car le premier se fait en contexte, autour d’échanges ouverts sur des problèmes communs concrets. Il est lié aux buts à court et à long terme des individus, à leurs raisons d’agir et à leurs sentiments qui leur sont associés. Par ailleurs, Wagner et Sternberg (1986) cité en Dillenbourg & al., (2003) signalent que dans l’apprentissage scolaire :

  1. le problème est formulé par des personnes extérieures ;
  2. le problème n’a que peu d’intérêt intrinsèque pour l’étudiant ;
  3. les données nécessaires à sa résolution sont disponibles depuis le début ;
  4. le problème est détaché de l’expérience propre des individus ;
  5. le problème est bien défini, il admet une solution et il y a une procédure de résolution correcte.

La problématique posée est d’analyser en même temps que l’apprentissage, le contexte dans lequel il se situe (Lave et Wenger, 1991). La connaissance est en effet, selon ces auteurs, indissociable du contexte social et culturel dans lequel elle est construite et utilisée.

Principes

Trois principes sous-tendent cette théorie (Bertrand, 1993) :

  1. « la connaissance est un outil qui dépend essentiellement de l’action et de la culture » : il s’agit ici d’étendre les théories de l’apprentissage qui étudient l’apprenant en tant qu’individu pour qu’elles prennent en compte les interactions sociales.
  2. « l’acquisition de savoirs découle de la participation » : toute connaissance n’étant utile que relativement à un domaine d’action, l’apprenant n’acquerra des connaissances qu’en s’impliquant dans ce domaine d’action qui est socialement et culturellement structuré. Pour décrire l’entrée et la participation d’un apprenant dans un domaine d’action (une communauté), Lave et Wenger (1991) proposent le concept de « participation périphérique légitime » (legitimate peripheral participation). Un apprenti entre dans une communauté à sa périphérie et se voit progressivement intégré au sein de cette communauté au fur et à mesure de l’évolution de ses apprentissages. Il s’agit donc ici d’un double processus d’apprentissage et d’enculturation.
  3. « le contexte culturel définit le milieu d’utilisation de la connaissance » : les connaissances apprises en milieu scolaire devront faire l’objet, par l’apprenant, d’une contextualisation au sein d’un domaine d’action.

Caractéristiques

Pour Herrington & Oliver (2000) cité en Conférence EIAH 2005 (Environnements informatiques pour l’Apprentissage Humain), l’apprentissage situé se caractérise par les neuf éléments suivants :

  1. apprentissage en contexte authentique ;
  2. activités authentiques ;
  3. accès aux compétences des experts et à une modélisation des processus ;
  4. rôles et perspectives multiples ;
  5. construction collaborative des connaissances ;
  6. réflexion favorisant l’abstraction ;
  7. explicitation des connaissances tacites ;
  8. support prenant la forme de coaching, étayage (scaffolding) et estompage (fading) ;
  9. intégration de l’évaluation de l’apprentissage aux activités d’apprentissage.

Jerman (1996) souligne qu’un bon environnement d’apprentissage est un environnement qui permet à l’apprenant d’entrer dans une communauté d’experts qui le guident et le conseillent. L’enseignant comme dispenseur de savoir n’existe quasiment plus. D’autre part, l’acquisition d’une compétence doit s’effectuer dans la situation où celle-ci sera utilisée. Ainsi les compétences acquises par les apprenants dans une situation d’apprentissage englobent non seulement les savoirs et savoir-faire acquis, mais aussi les démarches de production et de mobilisation de ces savoirs en interaction avec les aspects matériels et socioculturels de la situation. C’est-à-dire, il faut que l’apprentissage s’inscrive dans un contexte pour que l’apprenant puisse lui donner un sens.

Tardif (1998) nous dit aussi que les technologies de l’information et de la communication offrent des possibilités exceptionnelles d’introduire en classes des apprentissages situés à travers la communauté d’apprentissage ou la communauté de pratique. Dans ces communautés les élèves apprennent les uns des autres et construisent ensemble des connaissances en se regroupant avec ceux qui ont des centres d’intérêts et des préoccupations identiques et ne nécessitant pas de regroupement physique de ses membres, éloignés les uns des autres.

 


Ajouté par PB (21) le 12/11/17 - Avec l'aimable autorisation d'Edutechwiki.

Types d’approche en recherche

Les types de méthodes et de théories

La qualité d’une recherche repose à la fois sur la méthode et la théorie. Pour simplifier, il existe différentes façons d’étudier un objet auxquelles les mots « paradigme » ou « approche » de recherche font référence. Cet article propose :

  • d’introduire la notion de « théorie de la science » (aussi appelée « épistémologie », « théorie du savoir », etc.)
  • de clarifier des éléments de terminologie dans l’univers des méthodes de recherche
  • de présenter différents niveaux de méthodes et de théories
  • de discuter différentes taxonomies de la recherche.

Les théories de la connaissance

Tout projet de recherche doit se positionner quant à la théorie de la connaissance qu’il véhicule et, pour ce faire, préciser :

  • La théorie de la connaissance proposée dans l’étude ;
  • Une définition des idées de base de cette théorie et les auteurs qui sont particulièrement concernés ;
  • Comment et en quoi la théorie de la connaissance a influencé et modelé l’approche adoptée par le chercheur pour son étude.

Selon Creswell, les quatre théories de la connaissance les plus répandues sont :

  1. Le postpositivisme ;
  2. Le constructivisme ;
  3. La perspective transformative ;
  4. La perspective pragmatique.

Le postpositivisme

Les philosophes occidentaux qui véhiculent cette perspective de la construction du savoir sont, par exemple, Auguste Comte, John Stuart Mill, Emile Durkheim, Isaac Newton ou John Locke. En résumé, cette position se caractérise et se traduit par les éléments suivants dans un projet de recherche :

  • C’est une approche déterministe dans laquelle des causes déterminent des effets / des résultats ;
  • Les problèmes étudiés nécessitent l’identification de causes ;
  • La recherche inscrite dans cette approche est réductionniste car elle réduit la collecte des données à un échantillon pour faire son étude et obtenir ses résultats ;
  • Elle étudie le comportement des individus et il est important pour elle de développer des mesures numériques à partir des observations faites ;
  • Pour cette approche, le savoir est conjecture et la vérité absolue ne peut jamais être trouvée. Des lois et des théories gouvernent le monde et celles-ci doivent être testées et/ou vérifiées puis affinées pour comprendre ce monde ;
  • La méthode scientifique consiste, pour un chercheur, à commencer avec une théorie, collecter des données qui appuient ou, au contraire, contredisent cette théorie, faire les révisions nécessaires et conduire les expériences.

Le constructivisme ou le socio-constructivisme souvent combiné à de l’interprétativisme

C’est une approche qui tire ses origines dans les travaux de Karl Mannheim et, plus récemment de Peter L. Berger et Thomas Luckmann ou encore Yvonna Lincoln et Egon G. Guba. En résumé, cette position se caractérise et se traduit par les éléments suivantsdans un projet de recherche :

  • Une croyance selon laquelle les individus cherchent à comprendre le monde dans lequel ils vivent et développent des significations différentes selon leurs propres expériences. Le chercheur, a pour rôle de rendre compte de la complexité et de la diversité de ces significations.
  • Le chercheur a pour intention de faire émerger du sens à partir de l’interprétation qu’il propose en se basant sur les significations du monde communiquées par les participants.
  • L’objectif de la recherche consiste à s’appuyer sur la perspective des participants et à étudier les interactions entre participants ainsi que les contextes sociaux, historiques et culturels.
  • Le chercheur reconnait que son background a une influence sur son interprétation et se positionne clairement dans la recherche.
  • Le chercheur peut travailler de manière déductive ou inductive et ne part donc pas forcément avec une théorie.

La perspective transformative

La perspective transformative repose sur les travaux de Karl Marx, Theodor W. Adorno, Herbert Marcuse, Jürgen Habermas ou Paulo Freire. Elle est née dans les année 1980 / 1990 parce que certains chercheurs considéraient que l’approche socio-constructiviste n’allait pas assez loin, ne proposait pas d’agenda pour réellement aider des groupes marginaux alors que le postpositivisme ne faisait qu’imposer des lois structurelles qui ne convenaient pas aux groupes marginaux. En résumé, cette position se caractérise et se traduit par les éléments suivants dans un projet de recherche :

  • Elle soutient l’idée selon laquelle la recherche doit être mêlée à la politique et à un agenda de changement pour confronter l’oppression sociale.
  • La recherche contient un agenda de réformes.
  • Les problématiques spécifiques de pouvoir, d’inégalité, d’oppression, etc. sont souvent le point de départ d’une recherche.
  • Le chercheur travaille de manière participative avec les participants pour ne pas les marginaliser d’avantage.
  • La recherche est un moyen de donner une voix à un groupe marginalisé.

Perspective pragmatique

La perspective pragmatique repose sur les travaux de Charles Sanders Peirce, William James, George Herbert Mead ou John Dewey. En résumé, cette position se caractérise et se traduit par les éléments suivants dans un projet de recherche :

  • Le pragmatisme en tant que théorie, émerge d’actions, de situations et de conséquences et non de conditions antécédentes comme c’est le cas dans l’approche postpositiviste par exemple.
  • Elle est concernée par l’application, cherche à trouver des solutions qui marchent à des problèmes concrets.
  • Elle se focalise sur le problème de recherche (sans s’affilier à un courant philosophique particulier) et utilise toutes les approches à disposition pour le comprendre au mieux et extraire de cette compréhension, une solution/application. La vérité est perçue comme ce qui fonctionne dans un contexte donné, à un moment donné.

L’univers des éléments méthodologiques et théoriques et les notions d’approche et de paradigme

Définition et portée d’éléments méthodologiques

Abordons d’abord les dimensions épistémologiques des approches de recherche. Comme mentionné ci-dessus, il existe un certain nombre de théories philosophiques à propos du « savoir » et des critères de qualité d’une recherche académique.

Pour qualifier une recherche, on peut d’abord penser aux approches générales (ou méthodologies, dans le sens de comment conduire une recherche), composées de:

a) théorie de la connaissance (e.g. postpositivisme, constructivisme, vision pragmatique, vision transformative);

b) designs de recherche ou « stratégies d’investigation » (Creswell) (e.g. la stratégie d’investigation d’enquête par sondage fournit une description numérique de tendances, attitudes ou opinion par un sondage mené sur un échantillon donné).

Votre choix de l’approche déterminera globalement comment vous planifiez de répondre à vos questions de recherche. Évidemment la nature de l’objet que vous allez étudier influera aussi en retour votre choix d’approche.

A un deuxième niveau de granularité, les méthodes spécifiques indiquent les procédures de collecte, d’analyse et d’interprétation des données ― sorte d’ensembles globaux de recettes – pour traiter une problématique donnée (e.g. pour l’enquête par sondage, la méthode est prédéterminée, les questions sont basées sur des instruments préexistants et l’analyse et l’interprétation des résultats se fait de manière statistique).

A un troisième niveau de granularité, enfin, il vous faudra considérer des techniques qui sont des outils, au niveau pratique, pour recueillir et analyser les données (e.g. utilisation de moyennes, formulation de question dans une enquête par sondage si aucun instrument préexistant n’est utilisable).

Le tableau ci-dessous fournit une vue d’ensemble pour comprendre les concepts d’approche, de méthodes et de techniques. Il est particulièrement important de ‘faire la distinction’ entre approches générales, méthodes et techniques. C’est-à-dire que vous devriez être conscient qu’une recherche a en général une « orientation méthodologique » globale (ce que nous appelons méthodologie dans ce document) et que pour chaque approche vous pouvez utiliser un ensemble de méthodes et pour chaque méthode un ensemble de techniques. Cependant, une technique donnée peut être utilisée dans le cadre de plusieurs méthodes et approches. Par exemple, vous pouvez calculer des moyennes (une technique) à la fois dans les designs de recherche (stratégie d’investigation) qualitatif et quantitatif.

Définition et portée d’éléments théoriques

D’une façon similaire, différents niveaux de théorie existent et vous pouvez faire référence dans votre recherche à l’un ou à l’autre de ces niveaux. Le tableau ci-dessous « Les différents niveaux des théories » dresse la liste des cinq niveaux de théorie les plus importants :

Dans toute recherche, vous devrez trouver la « bonne combinaison » de méthode(s) et de théorie(s). La figure ci-dessous « Approche, théorie de la connaissance et méthodes » montre comment tous ces éléments peuvent s’assembler. Comme vous pouvez le deviner, trouver la bonne combinaison de tous ces éléments n’est pas chose évidente. C’est ainsi que nous allons maintenant présenter le concept « d’approche de recherche » et de « paradigme de recherche », i.e. des façons standardisées et répandues de conduire la recherche.

Qu’est-ce qu’un paradigme et une approche de recherche?

Le terme « paradigme » a été inventé par Thomas Kuhn, qui a écrit abondamment sur l’histoire de la science et a développé plusieurs notions importantes dans la philosophie de la science. Il a créé le terme « science normale » pour se référer au travail quotidien relativement routinier des scientifiques, qui partagent une compréhension avec une communauté d’autres chercheurs de ce que sont la nature de la recherche et la nature des problèmes constituant une recherche intéressante. De tels points de vue sont appelés paradigmes. Le Tableau ci-dessous « Eléments d’un paradigme de recherche » comprend une liste des éléments les plus importants d’un paradigme de recherche :

Pourquoi est-il important que vous connaissiez le paradigme de recherche dans lequel vous allez inscrire votre recherche, ou, plus précisément, pourquoi devriez-vous préférer la « recherche paradigmatique »? Voici quelques arguments en faveur de ce type de recherche :

  • Vous êtes plus productif si vous pouvez compter sur une approche (ou méthodologie) de recherche confirmée.
  • Différents chercheurs peuvent travailler ensemble, ou, tout du moins, tirer profit des résultats des uns des autres s’ils utilisent le même langage et les mêmes théories.

Cependant, que se passe-t-il si vous ne le faites pas ?

  • Les gens ne vous comprendront pas et, par conséquent, vous ignoreront et
  • Il ne sera pas possible de comparer vos résultats.

Remarque : en psychologie expérimentale, le terme « paradigme » fait référence à une expérience prototypique qui peut être (et est) reproduite dans différentes études. Ce mot n’a pas le même sens, cependant l’expérience, la comparaison et la reproduction sont les piliers fondamentaux de ce domaine. En d’autres termes, un chercheur en psychologie expérimentale n’a pas besoin de réfléchir à des façons très générales de faire les choses. C’est une « science paradigmatique » et, par conséquent, le terme paradigme peut être utilisé à une fin différente…

Examinons maintenant ce que nous entendons par approche de recherche. Il existe en fait deux définitions différentes. « Approche » fait référence soit à une méthodologie générale (comment conduire la recherche), soit à un paradigme plus global qui consiste à partager une même méthodologie pour des objectifs communs et des éléments théoriques.

(1) Approche = méthodologie générale

  • Une manière de conduire la recherche.
  • Elle inclut un ensemble de méthodes utiles et éprouvées pour étudier un ensemble de phénomènes.
  • Une approche est souvent transdisciplinaire. Par exemple, l’approche quasi-expérimentale a été développée en science de l’éducation mais a été transposée à l’analyse des politiques publiques et de nombreux autres domaines.

(2) Approche = paradigme (voir ci-dessus)

  • Par exemple : vous pouvez utiliser le cadre analytique de « la théorie de l’activité » pour dire que vous considérez qu’un schéma marxiste basé sur l’activité est adapté pour étudier les phénomènes sociaux, que vous avez adopté les théories de l’éducation liées à Engeström, que vous favorisez la méthodologie qualitative et que vous êtes intéressé(e) par le changement.

Examinons à présent la question de l’interdisciplinarité. L’interdisciplinarité combine différentes approches ou paradigmes et, par conséquent, n’est pas ce que Kuhn appellerait une « science normale ». Il est possible de distinguer quatre types d’interdisciplinarité (tableau ci-dessous) :

La recherche interdisciplinaire est très répandue parmi les décideurs et le grand public en général, mais très peu parmi les chercheurs. Pour chacune de ces possibilités de recherche non paradigmatique, il existe des problèmes auxquels vous devrez faire face :

  • La recherche multidisciplinaire est difficile à coordonner. Les participants doivent posséder de larges connaissances et de très bonnes compétences en communication pour échanger les uns avec les autres.
  • La recherche interdisciplinaire est plus facile à conduire car seules les méthodes et les concepts adaptés à vos problèmes de recherche sont empruntés aux autres domaines. Cependant, cela peut déplaire aux communautés scientifiques concernées. La recherche interdisciplinaire prend plus de temps que la recherche disciplinaire. Par exemple, écrire une thèse « complète » sur la technologie éducative qui implique la pédagogie, la psychologie, la sociologie et le développement des TIC demande plus de ressources que de rédiger une thèse dans seulement un de ces domaines.
  • La durée de votre recherche peut varier sensiblement si vous prévoyez de conduire une recherche transdisciplinaire ou pluridisciplinaire. Ce genre de recherche est généralement conduit par des chercheurs expérimentés.

Classification de types de recherches

Après cette discussion plutôt abstraite sur les paradigmes et les approches de recherche, examinons la recherche en termes de familles de recherche répandues dans les sciences sociales, y compris dans la technologie éducative.

Classification selon le niveaux de recherche

Premièrement, nous devrions être clairs sur le fait que la recherche tente d’expliquer et de généraliser les phénomènes. Conformément à ce principe, nous pouvons distinguer trois niveaux de théorie et évaluer la recherche et les familles de recherche selon ces derniers.

Niveau 1: description simple
Ne vous engagez pas dans un tel projet, car il n’a pas beaucoup de valeur académique (à moins qu’il ne soit conduit pour préparer une recherche plus approfondie)
Niveau 2: classifications et catégorisations
(i.e.) mettre de l’ordre dans des concepts ou des données
  • L’étude de cas (recherche exploratoire)
  • Typologies (identifier les caractéristiques de catégories de cas, par exemple: utilisations de la technologie dans les écoles, types de professeurs selon leurs croyances en termes de pédagogie, utilisation des TIC, utilisation de pédagogies nouvelles, etc.)
  • Archétypes (identification basée sur la théorie de catégories de cas)
  • La théorie des systèmes (montrer l’interaction entre les éléments)
  • ….
Niveau 3: la recherche dans laquelle la théorie joue un rôle important
  • La théorie vise à la généralisation et démontre des régularités
  • La théorie tente de comprendre, d’expliquer, ou de prédire

Il est généralement admis que la recherche devrait aspirer au niveau 3. Le niveau 1 est à peine considéré comme de la recherche et le niveau 2 est approprié à un certain niveau d’évolution d’un sujet de recherche, en particulier lorsque l’on sait peu de choses sur un domaine.

Classification selon la finalité

A notre avis, les classifications les plus utiles de la recherche se font selon ses finalités scientifiques, i.e. l’objectif général d’un projet et non pas selon l’orientation épistémologique. La plupart des types de recherche résumés dans le tableau ci-dessous, adapté de Marshall et Rossmann (1995).

Järvinen (2004) a proposé une taxonomie similaire (Figure ci-dessous), mais cette dernière est présentée sous forme d’un arbre qui montre comment les différentes approches sont liées les unes aux autres :

Cette typologie est intéressante car elle intègre les sciences de l’ingénieur, chose que les textes de méthodologie des sciences sociales ne font généralement pas. Puisqu’une partie de la technologie éducative concerne la recherche sur les technologies et puisque la formation à distance peut être considérée comme une forme d’ingénierie, cette typologie de Jrvinen est utile.

Jusqu’ici, nous avons traité des approches de recherche en général. Chaque domaine de recherche peut cependant contribuer par ses propres approches, généralement influencées par la thématique.

Terminons cette discussion avec la proposition d’une typologie très simple, en trois grandes familles (figure ci-dessous « recherche explicative, orientée test de théorie; recherche interprétative, orientée création de théorie ») et recherche design.

En technologie éducative, les recherches sont souvent hybrides. Exemple: une étude qui tente de répondre à un problème éducatif avec d’une part une solution de type ingénierie, peut d’autre part apporter des réponses de l’ordre de la recherche fondamentale.

Classification selon le type de méthode dominante

Alternativement – et on voit cela dans la plupart des manuels de recherche – on peut classifier les recherches sur un axe « qualitatif », « quantitatif » et « mixte ». A notre avis, cette distinction est problématique puisqu’on peut par exemple parfaitement mener des études exploratoires 100% quantitatives, alors que ces typologie associent « qualitatif » avec « exploratoire ».

La recherche qualitative est un moyen d’explorer et de comprendre la signification que des individus ou des groupes attribuent à un problème humain ou social. Le processus de recherche implique l’utilisation de questions et de procédures émergentes ; la collecte de données sur les lieux des participants ; l’analyse de données de manière inductive, partant du particulier pour construire des thèmes généraux; et l’interprétation du sens des données. Un rapport de recherche qualitative est de structure flexible.

La recherche quantitative est un moyen de tester des théories objectives en examinant la relation entre les variables. Ces variables peuvent être mesurées, à l’aide d’instruments, pour que les données numériques puissent être analysées par des procédures statistiques. Le rapport final d’une recherche quantitative est de structure fixe: introduction, revue de la littérature et théorie, méthodes, résultats et discussion.

La recherche de type méthodes mixtes est une approche de recherche qui combine les deux formes de recherche, qualitative et quantitative. Elle implique un positionnement philosophique, l’utilisation d’approches qualitative et quantitative et l’intégration ou l’utilisation alternée des deux approches dans l’étude.

Les trois éléments ― théorie de la connaissance, design de recherche et méthodes spécifiques – contribuent à dire qu’une approche de recherche tend à être qualitative, quantitative ou mixte. Le tableau ci-dessous répertorie des différences majeures et nous espérons qu’il pourra aider le chercheur à choisir l’approche la plus appropriée pour son projet de recherche.


ajouté par PB (21) le 12/11/17 - Avec l'aimable autorisation d'Edutechwiki

Notion de recherche

Objectifs de l’article 

  • Acquérir une compréhension de ce que nous entendons par «recherche»
  • Se faire une idée du «processus de recherche»
  • Comprendre quelles sont les différentes composantes (théorie, approches, compétences pratiques) que vous devez développer
  • Comprendre pourquoi les sujets de recherche sont traités selon des perspectives particulières et être conscient de la coexistence de différents paradigmes de recherche
  • Développer des connaissances et compétences sur les différents types de recherche
  • Etre capable d’identifier une recherche intéressante dans le domaine de la technologie éducative

Quel est le principe de fonctionnement d’une recherche ?

La recherche peut être résumée par une formule très simple:

Posez une question, conduisez la recherche et répondez à la question.

Ce qui différencie la recherche académique d’autres formes d’investigation, c’est comment la recherche est menée (e.g. processus, outils intellectuels, outils méthodologiques, etc.). Une bonne recherche pose des questions claires et pose les limites de son périmètre d’investigation, i.e. elle clarifie ce qui n’est pas étudié. La recherche doit utiliser des concepts et des définitions clairs. Et surtout, il est nécessaire d’utiliser des outils intellectuels appropriés (e.g. des cadres de travail, des méthodes et des technologies). En outre, une recherche est toujours menée en relation avec les recherches déjà réalisées sur le sujet et notamment la théorie. Le cadre théorique doit être basé sur les recherches (théories et résultats) antérieurs et les résultats de votre recherche doivent être débattus à la lumière de ces dernières. Enfin, différentes manières de présenter les résultats de la recherche sont acceptées. La figure ci-dessous illustre ce principe.

Quelles sont les étapes principales d’un projet de recherche ?

Nous distinguons quatre étapes principales pour mener à bien un projet de recherche, comme le montre la figure ci-dessous :

Les quatre étapes d’un projet de recherche :

  1. Trouver un bon sujet de recherche est une tâche qui est souvent sous-estimée, tout particulièrement par les jeunes chercheurs.
  2. La recherche requiert une certaine planification, ou planning. Celle-ci doit démontrer comment le chercheur va répondre aux questions de recherche.
  3. La recherche doit être menée à bien. Au cours de cette étape de la plus grande importance, de nouvelles questions de recherche peuvent jaillir et il est possible que le plan de la recherche doive être modifié. C’est tout particulièrement le cas en recherche intervention et exploratoire.
  4. La rédaction de la recherche se fait généralement à la fin, mais des parties peuvent être rédigées très tôt, par exemple ce que l’on appelle la revue de littérature.

Sur quelles connaissances et savoirs s’appuyer ?

Pour conduire une étude, le chercheur s’appuie sur différentes sortes de connaissances, compétences et savoirs. Nous pouvons en distinguer trois types, représentés dans la figure ci-dessous :

Qu’avez-vous besoin de savoir pour mener à bien un projet de recherche ?

(1) Méthodologie de la recherche à différents niveaux d’abstraction
Logique de la recherche, approches globales, méthodes et techniques particulières.
(2) Compétences plus informelles
comme la capacité à trouver les informations, résumer et synthétiser, ou faire preuve de compétence en matière de gestion de projet.
(3) Connaissances du domaine
sur un plan plus méthodologique on peut citer par exemple les cadres conceptuels.

Dans ce manuel, nous n’enseignerons pas de connaissance liée à un domaine particulier (e.g. apprentissage collaboratif, tutorat, etc.), mais vous devez savoir que les instruments de recherche se trouvent souvent dans la littérature scientifique et qu’une recherche de qualité tente toujours de réutiliser des instruments existants – s’ils répondent à l’objectif évidemment. Par exemple, si votre étude vise à savoir si un cours en ligne a favorisé un apprentissage actif, vous devriez essayer de trouver des éléments de questionnaires publiés qui ont mesuré avec succès « l’apprentissage actif ».

Qu’est-ce qu’une recherche de qualité et intéressante ?

Depuis les temps anciens, les philosophes posent la question « Comment pouvons-nous savoir ? ». La philosophie de la science, aussi appelée épistémologie, vise à définir les conditions du savoir et les bonnes façons de raisonner et, en particulier, comment relier la théorie aux observations. Des principes généraux de l’épistémologie sont repris par les principales approches de recherche (postpositivisme, constructivisme, etc.). Si quelques écoles de pensée sont très brièvement présentées dans ce manuel, le chercheur doit être conscient que différents points de vue sur ce qu’est une recherche scientifique de qualité existent et que les critères varient en fonction de l’inscription d’une étude dans l’une ou l’autre de ces approches.

Quels sont les éléments d’une démarche scientifique ?

Le tableau ci-dessous répertorie les 5 éléments qui pourraient caractériser la démarche scientifique.

Vous avez besoin de savoir ce que « science » et « recherche » signifient de façon à comprendre comment rédiger un plan de recherche, à comprendre vos partenaires et interlocuteurs académiques (par exemple, comprendre pourquoi votre directeur de thèse n’aime pas votre sujet de recherche initial), et à être capable de lire des articles scientifiques. Examinons les éléments principaux qui définissent le comment vous conduiriez un projet de recherche car il existe des idées et des outils intellectuels pour conduire une recherche. D’autre part, vous devrez faire entrer dans l’équation l’objet de la recherche, vos objectifs de recherche et vos moyens (temps, fonds, compétences, etc.). Le Tableau ci-dessus liste certains de ces éléments.

Tous ces éléments s’influencent les uns les autres; en particulier, un chercheur doit trouver un équilibre entre 1) l’approche, les méthodes et les techniques, 2) le sujet de l’étude, 3) les objectifs de l’étude et 4) les moyens dont il dispose pour la réaliser.

La Figure ci-dessus montre un équilibre entre différents éléments qui définissent la recherche tente de faire passer le message selon lequel, dans la recherche en technologie éducative, il existe rarement une solution toute prête à votre problème ! Il existe des suggestions (par exemple, il y aura un ensemble de méthodes qui sont appropriées pour répondre à des questions spécifiques) ainsi que des interdictions (choses à ne pas faire). En d’autres termes, vous devrez élaborer votre propre design de recherche (stratégie d’investigation) et le justifier.

Qu’est-ce qu’une recherche empirique de qualité ?

Examinons ce que nous entendons par recherche empirique en milieu académique (Tableau ci-dessous). La recherche empirique est une forme de recherche qui est en lien avec la réalité, c’est-à-dire qu’elle utilise des données. Elle se caractérise par les principes de qualité suivants :

Qu’est-ce qu’une recherche intéressante ?

La recherche ne doit pas seulement être de qualité, elle devrait aussi être intéressante (Tableau ci-dessous). Une recherche intéressante contribue à quelque chose qui est nouveau. Plus précisément, vous devrez produire quelque chose qui est nouveau d’une manière ou d’une autre.

Selon Randolph (2008), l’American Education Research Association [Association américaine pour la recherche sur l’éducation] (2006) suggère que la recherche peut contribuer à la connaissance des manières suivantes :

  • Elle peut contribuer à une théorie déjà établie ou à une ligne de recherche empirique ;
  • Elle peut aider à établir une nouvelle théorie ;
  • Elle peut répondre à un besoin pratique ;
  • Elle peut palier à un manque d’informations nécessaires sur un problème ou une question.

Il y a aussi une composante plus personnelle et sociale. Une recherche intéressante devrait tout d’abord vous apporter de la satisfaction personnelle. Une recherche intéressante devrait également satisfaire une communauté donnée. Comme vous l’avez déjà découvert avec la rédaction de votre mémoire dans vos études antérieures, rédiger un travail de recherche académique est une entreprise d’envergure. Savoir que vous pouvez trouver la recherche intéressante et qu’elle peut se révéler utile pour votre carrière, par exemple, est un facteur fortement motivant qui vous aidera à la mener à bien.

Selon Randolph (2008), la recherche dans le domaine de la technologie éducative est généralement menée pour un ou plusieurs des objectifs suivants :

  1. répondre à des questions qui sont importantes pour le développement d’une intervention en milieu éducatif ;
  2. répondre à des questions qui sont importantes pour les parties prenantes locales afin d’améliorer, parvenir à comprendre, ou donner de la valeur à un programme ;
  3. répondre à des questions qui sont importantes pour la communauté scientifique.

Ces objectifs sont très différents les uns des autres et le vôtre ajoutera peut-être une différence supplémentaire à cette liste non exhaustive. Vous comprenez pourquoi il est très important d’avoir une image claire des objectifs de sa recherche. Vos objectifs vont avoir un impact sur la méthodologie de la recherche que vous utiliserez.

«Les traditions de la recherche qui correspondent essentiellement avec les objectifs de recherche décrits ci-dessus sont, respectivement: (1) la recherche design en éducation, (2) la recherche évaluation, et (3) la recherche en éducation» (Randolph, 2008). Nous devrions aussi ajouter (3b) les sciences de l’apprentissage et (3c) l’informatique appliquée.

 


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Artefact

Définition

Le terme d’artefact désigne de manière générale un objet fait de la main de l’homme. C’est une notion fréquemment utilisée en anthropologie présentant deux intérêts :

  • Le caractère de neutralité que lui confère l’anthropologie.
  • La possibilité de considérer les systèmes symboliques comme inclus dans la classe des instruments.

L’artefact constitue seulement une partie de l’instrument, sa partie neutre ou universelle. Cette partie est relativement indépendante de l’usage de l’instrument par un utilisateur. On dira qu’elle est relativement indépendante puisque cet artefact n’est pas le produit d’une création spontanée et insensée. Sa réalisation est le résultat d’une activité finalisée pendant laquelle le concepteur s’est imaginé l’utilisation future de cet artefact. L’artefact comprend donc une fonction d’anticipation ajoutée explicitement ou implicitement par le concepteur. L’instrument est l’artefact en situation, inscrit dans un usage (Rabardel, 1995).

En fait, ce que Rabardel étudie c’est l’action instrumentée, c’est à dire l’utilisation d’objets techniques dans une activité. Dans le cours de cette activité, l’objet technique devient un instrument pour le sujet, en ce qu’il lui permet d’effectuer des tâches déterminées.

Toutefois, l’objet technique en lui même, ne permet pas de déterminer l’instrument. Les catachrèses ou détournements en sont les preuves. Par exemple, on peut utiliser un couteau pour dévisser, ou une clef anglaise pour enfoncer des clous.

Ainsi, l’instrument comprend une partie de l’objet technique mais aussi une partie du sujet lui même, qui lui assigne des fonctions dans son activité. La partie de l’objet technique qui est reconnue par le sujet est ce que Rabardel désigne par « artefact ». Et la partie du sujet qui intègre l’instrument ce sont les schèmes d’action.

L’appropriation de l’objet technique par le sujet pour en faire un instrument est ce que Rabardel appelle la Genèse Instrumentale, pour signifier un processus plus ou moins long, et toujours en développement, composé de deux mouvements:

  • l’instrumentalisation, qui désigne le mouvement du sujet vers l’artefact, et qui comprend la reconnaissance et la création de fonctions de l’artefact.
  • l’instrumentation, qui désigne le mouvement de l’artefact vers le sujet, et qui comprend la modification des schèmes d’action et de pensée du sujet.

Application

Les TIC constituent des artefacts qui tout en permettant à l’homme d’effectuer des actions de contrôle et de transformation de son environnement, déterminent et modèlent les actions qu’ils médiatisent et instrumentent (Lameul, 2002).

L’intervention d’un objet technique (TIC) dans une activité ne garantie pas qu’il sera utilisé d’une manière ou d’une autre. Le processus de genèse instrumentale prendra du temps, et les tâches assignées doivent viser à l’appropriation des fonctions de l’artefact (instrumentalisation) et à son utilisation la plus pertinente (instrumentation).

D’une autre part, l’intervention d’artefacts nouveaux dans une tâche déjà connue transforment cette tâche, et ajoutent un facteur de difficulté, puisqu’il faut tenir compte de la genèse instrumentale du nouvel artefact. Ainsi, la transposition d’une pratique d’enseignement présentiel à une pratique d’enseignement par internet se heurte à beaucoup de difficultés, notamment due au besoin de développer les nouveaux instruments de cette pratique. Mais aussi l’introduction de logiciels ou calculatrices dans l’enseignement suppose une transformation des pratiques et une double genèse instrumentale pour les enseignants: une première genèse de l’instrument pour effectuer des tâches liées à la connaissance, et une deuxième genèse de l’instrument pour effectuer des tâches d’enseignement.


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Sérendipité

Historique et contexte

C’est à partir d’un conte persan publié en 1557 que le terme anglais de serendipity a été crée en 1754 par Horace Walpole dans une lettre qu’il écrivit à Horace Mann, ambassadeur à Florence. Il raconte comment il a fait une découverte importante et tout à fait inattendue sur sa famille et à cette occasion il fait le lien avec le conte de Serendip.

Le roi de Serendip avait trois fils. Un jour il leur propose de prendre le pouvoir mais aucun des trois n’en veut. Le roi les expulse du royaume et s’ensuit alors un long voyage pour les trois princes (sur le mode de la peregrinatio). Sur leur route, ils croisent les traces d’un chameau. L’aîné observe que l’herbe est broutée mais seulement d’un coté, il en déduit que le chameau est borgne. Le cadet remarque de l’herbe restante non broutée a la taille d’une dent, il en déduit que le chameau a perdu une dent. Le benjamin, lui, note que les empreintes sont inégales, il pense donc que le chameau boite. Ensuite ils remarquent des colonnes de fourmis d’un coté de la route et de l’autre coté des colonnes d’abeilles. Ils pensent alors que sur l’un de ses flancs, le chameau transporte du beurre et sur l’autre du miel. Et enfin ils observent que quelqu’un s’est accroupi et ils voient l’empreinte d’un petit pied près d’une flaque humide. Ils se disent que c’était probablement une femme qui conduisait le chameau et qu’elle était enceinte car elle avait utilisé ses mains pour se relever. Sur leur route, les 3 frères rencontrent un conducteur de chameaux qui justement a perdu une de ses bêtes. Les trois princes en font une description tellement minutieuse à partir de leurs déductions qu’ils sont accusés de vol puis jetés en prison par le roi persan Vahram. Ils sont sauvés de l’exécution par un voyageur qui témoigne avoir vu le chameau errer dans le désert. Ils sont alors graciés et couverts de somptueux présents.

En 1748, Voltaire reprendra cette histoire dans Zadig ou la destinée. A la manière des trois princes, Zadig décrit avec précision un chien et un cheval disparus. Il est accusé de vol puis réhabilité. Le conte de Voltaire donnera naissance à un synonyme de sérendipité, très peu usité et pratiquement méconnu : la zadicité. Le romancier anglais William Boyd inventa l’antonyme de serendipité : zemblanité. Il imagina une île -l’île de Zembla- où les habitants auraient la faculté de faire des découvertes malheureuses, malchanceuses, attendues et inutiles.

Mais ce n’est qu’en 1833 que le mot serendipity sera imprimé pour la première fois et c’est seulement en 1875 que le terme sera repris. L’observation du caractère sérendipiteux de certaines situations existait bien avant que le mot ne soit construit, notamment à travers l’étude des découvertes scientifiques. Le concept de sérendipité est ensuite sorti du champ littéraire pour s’étendre au secteur des sciences exactes, des sciences sociales et arriver jusqu’à notre époque où il couvre maintenant le champ des usages de l’Internet.

Des exemples

Ils sont multiples et variés aussi je n’en citerai que quelques uns, dans le seul but d’éclairer la notion de sérendipité. En 1970, le Dr Spencer Silver, de la société américaine 3M, découvre, lors de recherches effectuées sur un produit qui n’avait rien à voir avec le Post-it, un adhésif qui colle sans coller tout en collant tout de même. Mais il faudra attendre 10 ans pour qu’Arthur Fry, un autre chercheur du groupe 3M, trouve par hasard un débouché au futur Post-it : membre d’une chorale, il cherchait un moyen pour marquer les pages de sa partition et il utilisa ces bouts de papier qui grâce à cette colle qui ne colle pas, n’abîme pas les pages.

La découverte de l’Amérique par Christophe Colomb est un bel exemple de découverte accidentelle : c’est en cherchant une route une route plus courte pour atteindre les Indes orientales qu’il découvrit l’Amérique et ramènera les preuves de l’existence d’un nouveau continent.

Birdseye, naturaliste de profession, pêcha un poisson dans la glace du Labrador par -20°. Le poisson gela immédiatement une fois sorti de l’eau. La légende dit qu’arrivé chez lui, il le mit dans de l’eau chaude et s’aperçu que le poisson se remettait à nager. Il en déduisit que la congélation ultrarapide de l’animal avait empêché la formation de gros cristaux dans ses cellules ainsi que la perte de ses fluides vitaux, ce qui l’aurait tué. Il comprit que la surgélation pouvait conserver les aliments sans les altérer.

La bande auto-agrippante, plus connue sous le nom de Velcro (VELours + CROchets) a été inventée en 1941 par l’ingénieur suisse George de Mestral, qui s’étant promené dans les Alpes avait ramené des fleurs de bardanes accrochées à ses habits. La difficulté à les enlever lui donna l’idée de les observer au microscope. C’est ainsi qu’il découvrit la possibilité de faire adhérer deux matériaux de façon réversible.

Définition et enjeux

Walpole, en s’appuyant sur le conte, définit ainsi la sérendipité : « quand ses Altesses voyageaient, elles faisaient toujours des découvertes, par accidents et par sagacité, des choses qu’elles ne cherchaient pas ».

Ce n’est pas le raisonnement déductif des personnages qui caractérise la sérendipité mais le résultat de leur sagacité, en l’occurrence dans le conte les récompenses non recherchées et obtenues. La sérendipité c’est l’art de trouver ce que l’on ne cherche pas, c’est le hasard créatif, l’inattendu fertile.

Dans les dictionnaires de langue anglaise, le mot serendipity est décrit selon deux modalités différentes :

  • soit il s’agit d’une aptitude personnelle : une faculté, un talent, une capacité naturelle ou fruit d’un apprentissage.
  • soit il s’agit d’un phénomène objectif mis en œuvre par des processus cognitifs : observation, interprétation, raisonnement, explication.

Danielle Bourcier et Peck van Andel s’interrogent et constatent : «  S’agit-il d’une intuition forte, de recherches délibérées, d’attention flottante ? Toutes sortes d’hypothèses se cristallisent autour de ce terme forgé au XVIIIe par un érudit qui, dans ses lettres exprimait sa passion pour les collections et les découvertes magiques « .

Pour mieux comprendre l’étendue du terme, voici quelques définitions de 1754 à nos jours :

  • Walpole (1754) : Le fait de découvrir quelque chose par accident et sagacité alors que l’on est à la recherche de quelque chose d’autre. Des découvertes inattendues, faites grâce au hasard et à l’intelligence
  • Merton (1945) : La découverte par chance ou sagacité de résultats pertinents que l’on ne cherchait pas. La sérendipité se rapporte au fait assez courant d’observer une donnée inattendue, aberrante et capitale qui donne l’occasion de développer une nouvelle théorie ou d’étendre une théorie existante.
  • Merton (1949) : Le processus par lequel une découverte inattendue et aberrante éveille la curiosité d’un chercheur et le conduit à un raccourci imprévu qui mène à une nouvelle hypothèse.
  • Charles Darwin (1953) : Qualité qui consiste à chercher quelque chose et, ayant trouvé autre chose, à reconnaître que ce qu’on a trouvé a plus d’importance que ce qu’on cherchait.
  • Philippe Quéau (1986) : L’art de trouver ce que l’on ne cherche pas en cherchant ce que l’on ne trouve pas.
  • Yves-Michel Marti (circa. 1995) : L’art de trouver la bonne information par hasard.
  • Pek Van Andel & Danièle Bourcier (2001) : La capacité à découvrir, inventer, créer ou imaginer quelque chose de nouveau sans l’avoir cherché, à l’occasion d’une observation surprenante qui a été expliquée correctement.
  • Mark Raison (2002) : L’art de faire des découvertes heureuses, inattendues et utiles par hasard.
  • Pek van Andel (2005) : L’art de faire des trouvailles.
  • Christian Vanden Berghen (2005) : Art de se mettre en condition de découvrir quelque chose (une information, un médicament, une technique) alors que l’on ne travaille pas directement sur ce sujet.
  • Lionel Bellenger (2005) : Capacité, à la suite d’un concours de circonstances particulier, à trouver quelque chose que l’on ne cherchait pas, d’en comprendre l’intérêt et de décider de l’exploiter immédiatement.

Les conditions de la sérendipité

Le hasard

Le hasard occupe une place prépondérante dans les phénomènes de sérendipité. En effet, il n’y a pas de sérendipité planifiée et décidée !

 » Les idées expérimentales naissent très souvent par hasard et à l’occasion d’une observation fortuite. Rien n’est plus ordinaire et c’est même le procédé le plus simple pour commencer un travail scientifique. On se promène, comme l’on dit, dans le domaine de la science, et l’on poursuit ce qui se présente par hasard devant les yeux. Bacon compare l’investigation scientifique à une chasse ; les observations qui se présentent sont le gibier. Et continuant la même comparaison, on peut ajouter que si le gibier se présente quand on le cherche, il arrive aussi qu’il se présente quand on ne le cherche pas, ou bien quand on en cherche un d’une autre espèce « 

La curiosité

Mais comme l’écrivait Pasteur en 1854, « Le hasard ne favorise que les esprits préparés » : le hasard nous interpelle parfois mais nous passons à coté. Ainsi Fleming a découvert la pénicilline en oubliant une préparation sur le rebord d’une fenêtre mais c’est bien parce que ce qu’il observait alors l’intriguait qu’il a décidé d’investiguer. Il aurait pu simplement jeter la préparation abîmée. C’est pourquoi dans le phénomène de sérendipité, le hasard bien qu’essentiel est inopérant s’il n’y a pas une solide curiosité, une capacité à opérer des transferts de connaissances, à se départir des modèles attendus et à comprendre les phénomènes surgissants.

L’abduction

La sérendipité est rattachée à un mode de raisonnement peu connu et mal aimé, souvent appelé « raisonnement de la meilleure explication possible » : l’abduction. En épistémologie, l’abduction est un procédé consistant à introduire une règle à titre d’hypothèse afin de considérer ce résultat comme un cas particulier tombant sous cette règle. En psychologie cognitive l’abduction est une forme de raisonnement intuitif qui consiste à supprimer les solutions improbables. Cette notion s’oppose à une logique d’exploration systématique.

L’abduction permet de remonter des effets aux causes, c’est le processus d’une hypothèse explicative. « C’est la seule opération logique qui introduit une quelconque idée neuve ; parce que l’induction détermine une valeur et la déduction produit seulement les conséquences inévitables d’une pure hypothèse. La déduction prouve que quelque chose doit être ; l’induction que quelque chose marche de facto ; l’abduction suggère seulement que cela est possible (…) L’abduction est par excellence le mode de raisonnement du diagnostic médical ou de l’enquête judiciaire » 

« En d’autres termes, l’abduction est une procédure de normalisation d’un fait surprenant. C’est un effort de raisonnement que l’on entreprend lorsqu’il y a rupture de notre système d’attentes, un raisonnement « Imaginatif » faisant appel à nos connaissances. L’abduction s’inscrit dans une logique de procès et non dans une logique de calcul, elle renvoie à un contexte et à une culture, à un habitus social. » (Catellin, 2004)

Les degrés de sérendipité

Danièle Bourcier et Pek Van Andel distinguent différents degrés dans la sérendipité :

  • La sérendipité positive

Une observation surprenante est faite et elle est interprétée correctement, puis vérifiée et confirmée par des expériences scientifiques.

  • La sérendipité négative

Une observation surprenante est faite mais elle n’est pas correctement interprétée. Parfois elle ne sera convenablement expliquée que bien plus tard.

  • La pseudo-sérendipité

R.M Roberts dira en 1989 : « J’ai forgé ce terme de pseudo-serendipité pour décrire dans les découvertes accidentelles, différentes manières d’arriver à un but recherché, en contraste avec la signification de la (vraie) sérendipité qui décrit la découverte accidentelle de choses non cherchées. » Dans la pseudo-sérendipité, on trouve ce que l’on cherchait mais par une route imprévue. Par exemple Charles Goodyear, qui cherchait depuis des années comment faire en sorte que le latex soit insensible aux hausses de température, en fît la découverte par hasard, en laissant tomber un mélange de gomme et de souffre sur le poêle. Il découvrit alors le procédé de vulcanisation.

Les enjeux de la sérendipité

Dans la recherche d’information

On trouve des cas de sérendipité dans les sciences expérimentales, les sciences humaines, la technique, l’art et la vie quotidienne. Mais c’est le domaine de la recherche d’information sur Internet qui a propulsé la sérendipité sur le devant de la scène et remis le terme au goût du jour. Le Web, de par sa construction réticulaire et hypertextuelle favorise tout à fait des phénomènes de sérendipité. Ted Nelson invente le terme d’ « hypertexte » en 1967 pour désigner un type de documents non-linéaires qui s’interconnectent entre eux et permettent de multiples parcours, non seulement de lecture mais aussi d’écriture. Claire Belisle nous rappelle que « dès le départ l’hypertexte ne devait pas servir simplement à présenter de l’information mais aussi à construire ses propres connaissances ». Ertzscheid nous explique que l’hypertexte signe le passage d’un cycle binaire (lisible-scriptible) à un cycle ternaire (lisible-scriptible-visible). « Le visible est une dynamique de l’inscription et de ses conditions de lisibilité dans une cinétique plus englobante : celle des significations soumises à l’action ». L’interconnexion entre les objets textuels et/ou graphiques est à la source de nouvelles pratiques dans l’élaboration des connaissances. Les technologies numériques soutiennent les facultés cognitives telles des prothèses (Bachimont, 1999), on assiste à externalisation de la mémoire (Serres, 2007), l’esprit ainsi déchargé peut s’intéresser à d’autres choses. Mais comme le rappelle B.Bachimont, l’outil lui-même est une mémoire, « il enregistre dans sa structure le geste à accomplir », ce faisant il conditionne le parcours de l’utilisateur. Dès lors quelle différence, au regard de la sérendipité, entre faire des recherches dans des livres et faire des recherches sur le web ? elle est dans l’impressionnante quantité des ressources facilement consultables grâce au web, qui donne une sensation de liberté et de personnalisation/individualisation de ses recherches. Dans les années 90, le langage témoigne métaphoriquement de la sensation de liberté et d’immensité à « naviguer » dans cet « océan de connaissances » ou à rouler (vite) sur les  » autoroutes de l’information ». C’est dans cet espace de liberté que se forgent des pratiques «sérendipiennes » : on se laisse porter par la vague de liens hypertextes et au détour d’un de ces liens, on fait une réelle découverte, une « rencontre » qui nous interpelle. Ainsi on part d’un sujet, d’une intention et on arrive à tout à fait autre chose, que l’on saura in fine mettre à profit en le reliant à nos propres connaissances ou nos expériences. Ce faisant, on se l’approprie puis on le partage. Cette impression d’ « infini » reste pourtant relative : les dernières études montrent que quelques soient les unités d’informations choisies, elles se trouvent connectées par une chaîne d’au-plus dix-neuf liens. Pour bien comprendre comment s’articule la sérendipité dans la recherche d’informations, rappelons que Toms (2000) détermine 3 façons de faire des recherches :

  • chercher de l’information sur un objet bien défini
  • chercher de l’information sur un objet incomplètement décrit mais qui sera reconnaissable dès qu’on le rencontre
  • chercher de l’information de manière fortuite

Dans ce contexte, Ertzscheid définit ainsi la sérendipité dans la recherche d’information : « La sérendipité est « la propagation d’un style cognitif stable (mis en place au début de la session de navigation) dans un environnement différent mais contenant de l’information pertinente pour l’usager dans le contexte initial de sa navigation et au vu de la tâche qu’il s’était assigné. » Il distingue deux types de sérendipité:

  • La sérendipité structurelle : elle est liée à une identification, à un parallélisme formel, structurel
  • La sérendipité associative : le résultat est pertinent bien que ne correspondant pas aux termes exacts de la requête

Certains outils de recherche proposent une fonction sérendipienne. Google en a été l’initiateur avec le bouton « j’ai de la chance ». Bien que la cette fonction ne soit que très peu utilisée, elle relève « d’une analyse stratégique des vertus de la sérendipité, au nom desquelles la découverte (apparente) par accident, par hasard, procure au chercheur une jouissance plus immédiate parce inattendue » (Ertzscheid , Gallezot, Boutin, 2007). Exalead propose un nouveau moteur de recherche sur Wikipédia rendant la recherche très intuitive (nuage de tags dynamique, présentation de catégories associées etc.)

Dans la recherche

Dans le domaine de la recherche, le principe de sérendipité est et a toujours été primordial, mais plus ou moins nié. Comme on l’a vu, beaucoup de découvertes ont été faites par hasard. Il est assez difficile de faire une liste exhaustive des découvertes fortuites actuelles car les découvreurs ne communiquent pas ou peu à ce sujet, pensant qu’ils vont perdre en crédibilité. En effet il paraît plus sérieux de dire qu’on a beaucoup travaillé sur un objet de recherche que d’ « avouer » qu’on a trouvé la solution fortuitement. Faraday, cité par Bourcier l’exprime ainsi : « je ne voudrais pas raconter le cours de mes pensées dans une recherche car je passerais pour un imbécile ou pour un fou » et le chimiste Max von Laue écrivait « on voit souvent le mérite sans la chance mais jamais la chance sans le mérite ».

Pourtant comme on l’a dit, une attitude « serendipe » nécessite des qualités et des compétences : «  les vraies idées à approfondir surviennent souvent sous la douche et les réelles innovations, les soi-disant quantum jumps, émergent par accident comme quelqu’un qui lorsqu’il veut verser le liquide d’un gobelet, s’aperçoit que ce liquide est devenu solide. Le bon chercheur se demande alors ce qu’il se passe »

Le temps passant, l’effet serendip devient alors objet de narration, n’est plus tabou et participe à la légende d’une découverte. C’est pourquoi il existe plus d’éléments relatant l’aspect serendip d’une découverte dans les récits des siècles passés qu’actuellement. Reste qu’aujourd’hui à l’heure où les objectifs et les budgets de recherche sont sur la sellette, la sérendipité devient un argument «  politique » au sens où elle permet de défendre une recherche plus créative, plus intuitive. C’est en fait un combat entre bureaucratie et liberté du chercheur : dans beaucoup de laboratoires il existe une recherche « de tiroir » : on recherche ce que l’on veut et si on trouve des pistes intéressantes, on demande un budget pour continuer à explorer une piste. La mise en route du projet sera par conséquent contingentée à de multiples critères, -notamment de rentabilité-, qui n’auront rien à voir avec l’intérêt purement scientifique de l’objet de recherche. Réhabiliter la place du hasard dans la recherche, c’est accepter que les « bénéfices » d’une recherche ne soient pas forcément transférables dans l’immédiat en termes d’applications industrielles.

En formation

Danièle Bourcier et Pek van Andel constatent que « nous sommes généralement éduqués, de l’école primaire à l’université, avec l’idée que la connaissance progresse d’une question à une réponse, d’une hypothèse à une thèse. C’est pourquoi de plus en plus de contrôles de connaissances se font par un questionnaire à choix multiples dans lequel les questions sont pré-formulées et suivies de réponses pré-formulées dont on ne peut extraire qu’une seule réponse juste. Cela peut donner sans le vouloir l’idée que, dans la recherche scientifique, la connaissance croît d’une hypothèse juste à une réponse juste. Mais dans la recherche, ni la question juste, ni la réponse juste ne sont données a priori. On ne sait même pas si elles existent, ni si on peut les trouver ni comment. »

Il serait intéressant d’apprendre dès le plus jeune âge à formuler des hypothèses neuves à partir d’un fait étrange, à « raisonner sur ce que l’on ignore, afin de poser un problème neuf, utile et vérifiable ». La sérendipité met en lumière le statut créatif de l’erreur. Lorsque le chercheur est en face d’une anomalie, il pense avoir fait une erreur mais s’il l’explore, elle devient productive et peut donner lieu à un nouveau travail de recherche. Il pourrait en être ainsi en formation.

Les travaux de Philip Marlowe montrent que l’intuition des chercheurs n’est qu’une « résultante de rencontres inopinées, de discussions autour de la machine à café, ou encore de remarques émises par des tierces personnes, qui ont provoqué un rapprochement d’idées et l’aboutissement à des solutions nouvelles. ». Fort de cette constatation, il a mené une autre étude auprès d’un groupe d’étudiants soumis à l’étude de cas classiques en anthropologie et sociologie. Chaque groupe a bénéficié d’une journée de formation mais sous différentes formes : une journée de formation classique pour l’un des groupes, pour un autre une journée de conférence sur des sujets tout à fait éloignés du thème et pour le troisième une journée d’excursions touristiques. Les résultats s’avèrent meilleurs pour les deux derniers groupes que pour le premier.

Conclusion

En général le rôle de la sérendipité est minimisé, notamment dans les sciences où l’on rationalise a posteriori le cheminement qui a conduit à une découverte, ce qui fait qu’elle reste un élément extrinsèque à la démarche de recherche, même si elle porte ses fruits. Pourtant ici ou là, des initiatives tendent à intégrer la sérendipité dans les processus créatifs comme on l’a vu dans les sciences de l’information. Pour autant si la sérendipité peut être encouragée, elle ne peut être planifiée et programmée car alors le hasard n’aurait plus lieu d’être. Mais on peut s’y préparer en étant ouvert au surgissement de l’inconnu et accepter de prendre le temps d’observer ce qui n’était pas prévu. Rappelons, citant Bourcier et van Andel, que cogito pour « je pense » signifie littéralement « je secoue » et acceptons d’être intellectuellement secoué tout au long d’un chemin qui se fait en marchant comme le disait si joliment Antonio Machado.

 


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Les émotions

L’émotion

La notion d’émotion

Du latin motio, action de mouvoir, l’émotion est une expérience physique et psychique que vit un individu en réaction à des situations environnementales externes ou internes. Elles ont pour principale propriété de modifier ponctuellement l’état actuel de la personne. Ces changements s’opèrent à différents niveaux :

  • sur le plan physique, c’est-à-dire provoquant une réaction comportementale
  • sur le plan physiologique, créant des changements internes, comme par exemple, une modification du rythme cardiaque, de la conductance de la peau
  • ainsi qu’une perception plus consciente : un sentiment subjectif (Scherer, 2005).

Les émotions, comme les humeurs ou les états, sont des affects. Cependant, les émotions se différencient des autres affects par leur durée et par l’événement provoquant cet état. En effet, l’émotion est la résultante d’un événement ponctuel perturbateur et est tout à fait ponctuelle. Une fois qu’elle est apparue, un autre état s’ensuit directement (soit une autre émotion, soit un état plus durable). Une émotion est communément caractérisée par son arousal (le degré d’activation physiologique qu’elle engendre), ainsi que sa valence (positivité ou négativité d’une émotion). Par exemple, la colère est élevée en arousal et a une valence négative. Cependant, la frontière entre une émotion et une humeur, un état, un affect, un sentiment ou encore un ressenti peut apparaître parfois assez floue, puisque certains affects ne présentent pas forcément tous les critères communément admis pour définir une émotion. Tout dépend des aspects considérés dans la définition que l’on en fait.

Les émotions de base

De nombreuses émotions ont jusqu’alors été répertoriées. Certaines sont encore sujettes à débat, notamment pour les raisons citées ci-dessus. Il existerait néanmoins des émotions fondamentales qui partageraient un bon nombre de propriétés communes et qu’on retrouveraient au travers des cultures. Par ailleurs, on dit qu’elles ont un caractère universel : les émotions dites « de base ». Le concept d’émotions de base (Basic emotions) provient des théories des émotions d’Ekman (1999), d’Izard (1991) et de Tomkins (1980), cités par Sander et Scherer (2009). Ils affirment l’existence d’un petit ensemble d’émotions primaires aux caractéristiques communes, mais chacune caractérisée biologiquement par des réactions propres, qui seraient préprogrammées. Selon Ekman (1992), une émotion fondamentale :

  • possèderait un signal universel distinct (un pattern d’action faciale distinct, par exemple) serait présente chez d’autres primates que l’humain
  • aurait une configuration propre de réactions physiologiques
  • serait associée à des événements déclencheurs universels distincts (par exemple, la peur ne peut pas être déclenchée par quelque chose d’amusant)
  • se constituerait de réponses émotionnelles convergentes (c’est-à-dire que les réponses corporelles, subjectives, physiologiques seraient en corrélation)
  • serait rapidement déclenchée, de courte durée et serait évaluée automatiquement, c’est-à-dire qu’il s’ensuivrait un ressenti subjectif direct, sans forcément de contrôle conscient
  • apparaîtrait spontanément. Ce qui suggère qu’elle n’aurait pas besoin d’être apprise pour être générée par un individu.

L’argument selon lequel il existerait un petit nombre d’émotions fondamentales est en grande partie fondé sur la découverte qu’a fait Ekman (1973). En effet, il semblerait qu’il existe des expressions faciales distinctes qui correspondent à six émotions : joie, colère, dégoût, tristesse, peur et surprise. Dans leur étude, les expressions faciales ont correctement été identifiées par des individus appartenant à des cultures du monde entier, y compris par des peuples n’utilisant pas l’écriture et qui n’ont pas encore été influencés par le cinéma et la télévision. Cette universalité des expressions faciales des émotions a tout d’abord été soulevée par Charles Darwin, qui avait mis en avant l’idée que l’évolution aurait « fixé » ces traitements spécifiques dans notre cerveau primitif, c’est-à-dire que ces composantes seraient désormais imbriquées dans des structures sous-corticales, et qu’ainsi, les réactions comportementales face à des situations bien précises seraient automatiques et identiques chez quelconque individu.

Ekman (1980) a proposé un modèle neuro-culturel intégrant deux aspects différents en ce qui concerne la question de la relation entre l’universel et le culturel. Il a postulé, d’une part, un programme neuro-moteur, universel, inné et d’autre part, des normes sociales établies spécifiant les expressions faciales qu’il est d’usage de montrer dans une situation précise (contexte culturel variable), qui ont été apprises par chaque individu à travers diverses situations vécues : « les display rules ».

L’émotion de la joie

Il paraît intéressant de se pencher sur l’idée qu’il existe une relation entre le sentiment subjectif ressenti par le vécu d’une émotion et l’expression faciale qui en résulte. En effet, cette dernière semble être un indicateur assez objectif de l’intensité d’un ressenti intérieur. Pour en étudier le lien, il semble judicieux de s’intéresser à une émotion de base, telle qu’Ekman en a défini, afin d’épargner toute variabilité parasite dans la population recrutée, notamment due à des variances dans les cultures. L’émotion de la joie paraît séduisante à étudier. En effet, les études concordent à dire que les expressions faciales générées en rapport avec cette émotion apparaissent comme l’une des plus universelles. Dans une étude de Paul Ekman (1973), il a été montré que des expressions faciales classées comme exprimant un sentiment de joie, ont été correctement catégorisées entre 95 et 100% chez des individus de pays très éloignées géographiquement et culturellement (Etats-Unis, Japon, Argentine, Chili, Brésil). De plus, selon Fridlund, l’expression faciale de joie se mesure très facilement et permet ainsi une économie d’ustensile de mesure. Selon Fridlund & al. (1991), il suffirait de repérer l’action du muscle zygomatique majeur. En effet, ils ont montré que le sourire avait une corrélation positive avec le degré de joie ressentie. Ekman et al. (1980) observent dans une étude que des individus ayant ressenti un sentiment d’amusement montraient le même pattern d’activation faciale : le zygomaticus, ainsi que les muscles du coin de l’œil, avec peu de variation dans la force. Il se trouve que parmi les émotions dites de base, seule la joie apparaît comme ayant une valence positive.

Le contexte social de l’expression émotionnelle

La régulation émotionnelle

Pour tout individu, le bonheur et le plaisir sont le bien suprême dans la vie. Leur recherche apparaît donc comme étant une des motivations principales de régulation émotionnelle. Celle-ci va au-delà de cette tendance à éviter des émotions désagréables pour ressentir du plaisir. La vie sociale de l’être humain présuppose la régulation de l’expression justifiée par la nécessité de contrôler les impulsions d’une émotion forte afin de mener une vie en harmonie avec autrui (Matsumoto & Ekman, 2008).

Une dimension de la recherche sur les émotions est le travail émotionnel, dont le contrôle de l’expression émotionnelle fait partie. Tenter de modifier les expressions peut modifier le sentiment intérieur ou peut conduire à exprimer une émotion différente de celle qui est réellement éprouvée. Ce travail émotionnel s’effectue avec ou sans la conscience de l’individu, mais il est plus probable que la tentative de contrôler les expressions faciales se fasse consciemment. Le manque de cohérence entre une situation sociale, le ressenti émotionnel approprié et le ressenti émotionnel réel, implique le changement du dernier afin de se mettre en cohérence avec une réaction socialement prévue (Hochschild, 2003).

Par ailleurs, la régulation émotionnelle tient compte de l’évaluation cognitive de l’émotion ressentie, ce qui fait de l’appraisal, un facteur puissant dans le processus de la régulation. Selon Scherer, l’appraisal constitue la composante cognitive de l’émotion qui a pour fonction d’évaluer les événements survenant dans l’environnement. Ce concept met en avant le processus d’évaluation d’une émotion (appraisal) introduit par Lazarus (1966), cité par Sander et Scherer (2009). Désormais, presque toutes les théories de l’émotion postulent que ces caractéristiques dépendent du résultat d’une évaluation de l’événement.

La régulation qui est issue de l’appraisal peut donc intervenir à différents niveaux dans le traitement d’une émotion : soit au moment où l’individu sait qu’il va être face à une situation émotionnelle, dans ce cas la régulation est centrée sur les antécédents (augmenter, diminuer ou modifier l’expression d’une émotion), soit au moment même où l’individu réagit à un événement, il va donc tenter de réguler directement son émotion. On parlera de régulation centrée sur les réponses émotionnelles (Gross, 1999).

Les « display rules » : fonctions et dimensions

Des auteurs suggèrent que la régulation des expressions émotionnelles est un type de communication stratégique du ressenti émotionnel, telle qu’elle est prédite par les display rules (Kramer & Hess, 2002). Il s’agit de règles concernant l’expression des émotions qui visent certains buts, comme l’amélioration de situations. Dans ce cadre, sont inclus des sous-objectifs, comme la création d’une ambiance agréable et positive ainsi que le contrôle des expressions émotionnelles qui ne sont pas acceptables socialement (Kramer & Hess, 2002). Ces règles implicites vont préciser quelles émotions peuvent être exprimées, dans quel contexte, de quelle manière et avec quelle intensité. Une autre fonction des display rules est l’attribution d’une valeur à une expression faciale ou corporelle dans les échanges sociaux en fonction du type de relation concernée (Hochschild, 2003).

La fonctionnalité des display rules apparaît dans la littérature aussi comme dépendante d’un comportement soit prosocial (qui vise au développement de relations interpersonnelles positives) soit qui n’a comme but que l’intérêt personnel de l’individu (Zaalberg, Manstead & Fischer, 2004).

En ce qui concerne les dimensions du contrôle émotionnel, selon Hochschild (2003), l’expression et le contrôle des émotions dépendent de l’étendue du ressenti, de sa direction ainsi que de sa durée, toujours en tenant compte du contexte social. L’aspect des attentes sociales et celui du devoir face à diverses situations sociales jouent un rôle important à la formation des règles sociales des émotions.

Quant aux types de règles pouvant être appliquées sur l’expression émotionnelle, ils sont déterminés par le contexte social. Concrètement, on essaie de minimiser les expressions négatives et parfois de les remplacer par des expressions positives, autrement dit de les masquer. Les expressions faciales peuvent être facilitées ou inhibées. Une inhibition extrême s’appelle neutralisation alors que la tentative d’augmenter l’expression d’une émotion constitue une amplification. La prétention d’une émotion inexistante constitue une simulation, alors que le fait d’accompagner une expression émotionnelle par des commentaires verbaux se nomme qualification de l’émotion (Zaalberg, Manstead & Fischer, 2004 ; Matsumoto & Ekman, 2008).

Pour Kramer et Hess (2002), le contrôle des émotions consiste à exprimer, masquer ou changer les expressions affectives, tandis que pour Mikolajczak et Desseilles (2012), la régulation des émotions vise soit à l’augmentation, soit à l’atténuation du ressenti intérieur et dépend ainsi des dimensions de l’intensité de la valence.

Selon ces display rules, nous régulons notre ressenti, selon le contexte social, et par conséquent, notre comportement. Il est cependant important de noter que ces règles sociales peuvent différer d’un individu à un autre, de même que d’une population à une autre.

Le sentiment subjectif

Peu de chercheurs ont fait une distinction nette entre l’émotion et le sentiment subjectif. C’est pourquoi la littérature est encore relativement pauvre au sujet du ressenti émotionnel. Néanmoins, selon Scherer et Sander (2009), le sentiment subjectif est considéré comme l’émotion telle qu’elle est ressentie par l’individu. En d’autres termes, il est le reflet de l’aspect conscient du processus émotionnel. À ce sujet, le sentiment subjectif peut être modulé de plusieurs façons différentes. Taylor et ses collaborateurs (2003) stipulent que selon comment l’individu évalue le contexte social dans lequel il se trouve, celui-ci pourrait radicalement influencer le ressenti émotionnel et son intensité. De plus, une autre étude s’est focalisée sur l’influence des réactions émotionnelles d’autrui sur notre ressenti subjectif, ainsi que sur nos expressions émotionnelles (Jakobs et al., 1997 ; Jakobs et al., 2001). D’ailleurs, Jakobs et al. (1997) ont mis en évidence le fait que l’expression émotionnelle et le sentiment subjectif d’une personne pouvaient être influencés par les réactions émotionnelles d’un individu selon son rôle (i.e. participation à la tâche vs observation) et ses expressions (i.e. exprimant ses émotions versus ne montrant aucune émotion) par rapport à une condition où le sujet est seul. Ces résultats mettent en évidence un lien étroit entre le sentiment subjectif et la situation dans laquelle l’individu se trouve.

Le codage des expressions faciales

L’expression émotionnelle est représentée en grande partie par les expressions faciales qui accompagnent le ressenti subjectif de l’émotion. Elles ont intéressé plusieurs chercheurs dont Charles Darwin et Duchenne de Boulogne (Sander et Scherer, 2009) qui furent les premiers. Au fur et à mesure du vingtième siècle, les moyens technologiques et les travaux en laboratoire ont permis aux chercheurs de développer des modèles théoriques sur la nature et les composantes de l’émotion, tout en soulignant le rôle principal des expressions faciales qu’ils ont tenté d’élaborer, de clarifier et de catégoriser en tant qu’objet d’observation et de reconnaissance.

Des structures opérationnalisées et standardisées ont été proposées afin de mieux mettre en évidence les éléments et les changements des expressions faciales et parfois, afin de les lier aux diverses émotions. Les systèmes développés appartiennent aux méthodes micro-analytiques du comportement émotionnel qui sont basées sur la structure linguistique de double articulation : les expressions faciales et les gestes sont étudiés en deux dimensions qui contiennent d’une part les kinèmes et d’autre part les kinémorphèmes. Ces deux composent la représentation gestuelle et expressive du contenu de la communication (Cosnier, 1977).

Le caractère dynamique des expressions faciales implique qu’elles constituent des indices visuels en fonction d’une évolution temporelle, étant donné que les actions faciales sont déterminées par le changement d’une position précédente à une position actuelle. C’est pourquoi les chercheurs travaillent plutôt sur le profil temporel des expressions faciales, en termes de durée et de fréquence dans le temps, du moment de l’apparition d’une expression au maintien et au relâchement éventuellement (Mercier, 2003). Excepté l’aspect temporel (timing), le codage des expressions faciales se concentre également sur l’intensité et le type du mouvement. (Kaiser, 2013)

De nos jours, les modèles les plus célèbres sont:

  • le FACS (Ekman & al., 1978, cités par Sander et Scherer, 2009)
  • le MAX
  • le MPEG-4
  • l’EMG

Pour notre étude, seul le Facial Action Coding System (FACS) sera abordé ici. Celui-ci, basé sur l’anatomie fonctionnelle (Matsumoto & Ekman, 2008) du visage se compose de quarante-quatre unités d’action (AU) qui correspondent aux différentes positions de la tête et des yeux, aux mouvements des muscles et des groupes de muscles du visage. La localisation des muscles est orientée soit à la partie supérieure du visage (le front, les sourcils et les yeux), soit à la partie inférieure (les actions verticales, horizontales, orbitales et mixtes (Kaiser, 2013)). Le FACS permet de coder le comportement expressif des individus, en termes de fréquence et d’intensité des expressions faciales. N’ayant pas de notion théorique complexe qui suggère une expression idéale pour chaque émotion, c’est la simple catégorisation des muscles du visage qui permet aux chercheurs de découvrir potentiellement de nouvelles configurations de mouvements (Ekman & Rosenberg, 1997). D’ailleurs, le FACS permet de détecter les unités d’action des expressions faciales spontanées. Dès 1972, Ekman et Friesen ont observé une haute corrélation entre les expressions faciales des groupes de Japonais et d’Américains face aux mêmes stimuli (Fernandez-Dols & Ruiz- Belda, 1997). Cependant, le FACS paraît être un prédicteur faible des émotions, vu que les conditions expérimentales diffèrent largement des conditions de la vie de tous les jours, le contexte influence de plusieurs manières les expressions faciales et les différences interindividuelles rendent la catégorisation des unités d’action très difficile, même risquée (Kaiser, 2013). Il est donc nécessaire de l’utiliser à bon escient en tenant compte de ses faiblesses pour éviter les conclusions hâtives.

 


ajouté par PB (21), le 12/11/17 - avec l'aimable autorisation d'Edutechwiki